BIP n° 149, septembre 2012

Sommaire

Dossier Syrie

  • Syrie: pas d’intervention ! Les forces françaises ne peuvent affronter Damas ! — Général (CR) Jean Fleury, Le Monde
  • Analyse de la situation en Syrie — Alain Chouet, Le Grand Soir
  • Syrie: Les erreurs de calcul de la Turquie ! — Dr Amin Hoteit, Al-Thawra, Mondialisation.ca
  • Syrie: Le Sommet des non-alignés à Téhéran… gifle retentissante à l’impérialisme occidental ? — Dr Amin Hoteit, Mondialisation.ca
  • Quelques vérités sur la Syrie, Interview de Bassam Tahhan — Frédéric Saillot, B.I. Infos
  • Par cohérence et dignité, Monsieur le ministre — Enrique Cuadra Etxeandia, Gara
  • Une version pas dite de l’histoire de Marikana — Solly Mapaïla, 2ème Sous-SG du PCSA, Umsebenzi online
  • Marikana, une épreuve dans le sang — Alexandre Moumbaris
  • Le syndicat de classe sud-africain COSATU quitte la CSI et rejoint la FSM — solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/
  • Nous ne mendions pas, nous exigeons — Ioulia Ierapetritaki
  • Appel du Bureau politique du CC du KKE

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Syrie

Syrie: pas d’intervention!
Les forces françaises ne peuvent affronter Damas!

par le général (CR) Jean Fleury*

Personne ne peut être indifférent au drame qui se déroule en Syrie. Aussi, en raison de l’exemple libyen, de nombreuses voix s’élèvent pour demander une intervention militaire. Certains réclament la mise en œuvre de toutes les mesures nécessaires, comme cela avait été demandé par le Conseil de sécurité de l’ONU en 1990 pour libérer le Koweït ou en 2011 pour protéger les populations que Mouammar Kadhafi voulait massacrer. Mais pour que l’aviation puisse détruire les chars ou les pièces d’artillerie menaçant les civils, il faut qu’elle ait au préalable la maîtrise du ciel, c’est-à-dire mis hors de combat batteries sol-air et chasseurs ennemis.

Dans le cas libyen, ce n’était pas trop difficile car la force aérienne du dictateur était peu opérationnelle et ses moyens terrestres de défense contre avions ont été rapidement détruits. Pour la Syrie, la chanson n’est pas la même. Son armée de l’air totalise environ 500 avions de combat, soit deux fois plus que la nôtre ; bien que seulement une partie d’entre eux soit moderne, leur nombre et la qualité d’un entraînement conduit en vue d’une guerre éventuelle avec Israël  en font un adversaire sérieux. Nous ne sommes pas de taille à l’affronter.

En juin dernier, quand les Turcs ont voulu tester la défense aérienne syrienne (pour tout expert en la matière, c’est une évidence à l’examen des trajectoires publiées) la réaction ne s’est pas fait attendre et l’appareil a été abattu. Pour venir à bout aujourd’hui de l’aviation de Bachar el-Assad, il faudrait employer toute la machine de guerre américaine et utiliser les aéroports de Grèce et de Chypre, voire du Moyen Orient.

Pour la Libye, c’est notre armée de l’air seule qui a conduit le premier raid de libération de Benghazi. Si l’aide américaine a été indispensable pour la poursuite de la guerre, nous n’en avons pas moins effectué près du quart des missions de protection de la population menacée par Kadhafi, nous plaçant ainsi au premier rang de la coalition. Face à la Syrie, nous ne serions qu’une petite force d’appoint placée sous les ordres de Washington; ce ne serait pas très glorieux.

Quant à la zone d’exclusion aérienne réclamée par d’autres, elle pose exactement le même problème car pour détruire les appareils de Damas en vol, il faut une maîtrise du ciel encore plus parfaite!

Il m’a paru étonnant que ce point de vue n’ait pas été davantage émis. Mais il y a à cela une bonne raison: ce serait reconnaître la faiblesse de notre aviation militaire. Lors de la première guerre du Golfe en 1991, l’armée de l’air française disposait de 450 avions de combat auxquels s’ajoutaient 32 Mirage IV de la force aérienne stratégique. Le livre blanc en vigueur ramène ces moyens à 230 Mirage 2000 ou Rafale dont les vecteurs nucléaires. La déflation de l’aéronautique navale a été similaire. Les budgets militaires de la France sont ainsi passés en 20 ans de 3% du PIB à 1,5% ; ils ont été chaque année la variable d’ajustement des finances publiques assortie de la promesse de jours meilleurs prochains … lesquels ne sont toujours pas là.

Mais il est impossible aujourd’hui aux pouvoirs publics de proclamer cette faiblesse: la conclusion serait immédiate, le budget de la défense deviendrait prioritaire ce qui serait contradictoire avec les engagements du Président de la République.

Alors, finalement, le «niet» de Vladimir Poutine est bien pratique: il évite de poser les vraies questions.

 *Le général Jean Fleury a été Chef d’état-major de l’armée de l’Air (24 avril 1989 – 1er décembre 1991)

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[Source: Opinion—revue de presse – Le Monde – 24/8/2012]

 


Analyse de la situation en Syrie

par Alain CHOUET

 Invité de l’Association Régionale Nice Côte d’Azur de l’IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale) le 27 juin 2012, Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE, reconnu bien au delà de l’Hexagone pour son expertise du monde arabo-musulman, livre ici une vision intéressante et décapante.

Les pires conjectures formulées au premier semestre 2011 concernant les mouvements de révolte arabes deviennent aujourd’hui réalité. Je les avais largement exposées dans divers ouvrages et revues à contre courant d’une opinion occidentale généralement enthousiaste et surtout naïve. Car il fallait tout de même être naïf pour croire que, dans des pays soumis depuis un demi-siècle à des dictatures qui avaient éliminé toute forme d’opposition libérale et pluraliste, la démocratie et la liberté allaient jaillir comme le génie de la lampe par la seule vertu d’un Internet auquel n’a accès qu’une infime minorité de privilégiés de ces sociétés.

Une fois passé le bouillonnement libertaire et l’agitation des adeptes de Facebook, il a bien fallu se rendre à l’évidence. Le pouvoir est tombé dans les mains des seules forces politiques structurées qui avaient survécu aux dictatures nationalistes parce que soutenues financièrement par les pétromonarchies théocratiques dont elles partagent les valeurs et politiquement par les Occidentaux parce qu’elles constituaient un bouclier contre l’influence du bloc de l’Est: les forces religieuses fondamentalistes. Et le «printemps arabe» n’a mis que six mois à se transformer en «hiver islamiste».

En Tunisie et en Égypte, les partis islamistes, Frères musulmans et extrémistes salafistes se partagent de confortables majorités dans les Parlements issus des révoltes populaires. Ils cogèrent la situation avec les commandements militaires dont ils sont bien contraints de respecter le rôle d’acteurs économiques dominants mais s’éloignent insidieusement des revendications populaires qui les ont amenés au pouvoir. Constants dans leur pratique du double langage, ils font exactement le contraire de ce qu’ils proclament. En, Égypte, après avoir affirmé sur la Place Tahrir au printemps 2011 qu’ils n’aspiraient nullement au pouvoir, ils revendiquent aujourd’hui la présidence de la République, la majorité parlementaire et l’intégralité du pouvoir politique.

En Tunisie, et après avoir officiellement renoncé à inclure la chari’a dans la constitution, ils organisent dans les provinces et les villes de moyenne importance, loin de l’attention des médias occidentaux, des comités de vigilance religieux pour faire appliquer des règlements inspirés de la chari’a. Ce mouvement gagne progressivement les villes de plus grande importance et même les capitales où se multiplient les mesures d’interdiction en tous genres, la censure des spectacles et de la presse, la mise sous le boisseau des libertés fondamentales et, bien sûr, des droits des femmes et des minorités non sunnites.

Et ces forces politiques réactionnaires n’ont rien à craindre des prochaines échéances électorales. Largement financées par l’Arabie et le Qatar pour lesquels elles constituent un gage de soumission dans le monde arabe, elles ont tous les moyens d’acheter les consciences et de se constituer la clientèle qui perpétuera leur domination face à un paysage politique démocratique morcelé, sans moyens, dont il sera facile de dénoncer l’inspiration étrangère et donc impie.

La Libye et le Yémen ont sombré dans la confusion. Après que les forces de l’OTAN, outrepassant largement le mandat qui leur avait été confié par l’ONU, ont détruit le régime du peu recommandable Colonel Kadhafi, le pays se retrouve livré aux appétits de bandes et tribus rivales bien décidées à défendre par les armes leur pré carré local et leur accès à la rente. L’éphémère «Conseil National de transition» porté aux nues par l’ineffable Bernard Henri Lévy est en train de se dissoudre sous les coups de boutoir de chefs de gangs islamistes, dont plusieurs anciens adeptes d’Al-Qaïda, soutenus et financés par le Qatar qui entend bien avoir son mot à dire dans tout règlement de la question et prendre sa part dans l’exploitation des ressources du pays en hydrocarbures.

Au Yémen, le départ sans gloire du président Ali Abdallah Saleh rouvre la porte aux forces centrifuges qui n’ont pas cessé d’agiter ce pays dont l’unité proclamée en 1990 entre le nord et le sud n’a jamais été bien digérée, surtout par l’Arabie séoudite qui s’inquiétait des foucades de ce turbulent voisin et n’a eu de cesse d’y alimenter la subversion fondamentaliste. Aujourd’hui, les chefs de tribus sunnites du sud et de l’est du pays, dont certains se réclament d’Al-Qaïda et tous du salafisme, entretiennent un désordre sans fin aux portes de la capitale, Sana’a, fief d’une classe politique traditionnelle zaydite – branche dissidente du chi’isme – insupportable pour la légitimité de la famille séoudienne.

Seul le régime syrien résiste à ce mouvement généralisé d’islamisation au prix d’une incompréhension généralisée et de l’opprobre internationale.

Avant de développer ce sujet, je crois devoir faire une mise au point puisque d’aucuns croient déceler dans mes propos et prises de positions des relents d’extrême droite et de complaisance pour les dictatures.

Je me rends régulièrement en Syrie depuis 1966 et y ai résidé pendant plusieurs années. Je ne prétends pas connaître intimement ce pays mais je pense quand même mieux le connaître que certains de ces journalistes qui en reviennent pleins de certitudes après un voyage de trois ou quatre jours.

Mes activités m’ont amené à devoir fréquenter à divers titres les responsables des services de sécurité civils et militaires syriens depuis la fin des années 70. J’ai pu constater qu’ils ne font ni dans la dentelle ni dans la poésie et se comportent avec une absolue sauvagerie. Ce n’est pas qu’ils ont une conception différente des droits de l’homme de la nôtre. C’est qu’ils n’ont aucune conception des droits de l’homme…

Leur histoire explique en grande partie cette absence. D’abord, ils puisent leur manière d’être dans quatre siècle d’occupation par les Turcs ottomans, grands experts du pal, de l’écorchage vif et du découpage raffiné. Ensuite, ils ont été créés sous la houlette des troupes coloniales françaises pendant le mandat de 1920 à 1943, et, dès l’indépendance du pays, conseillés techniquement par d’anciens nazis réfugiés, de 1945 jusqu’au milieu des années 50, et ensuite par des experts du KGB jusqu’en 1990. Tout ceci n’a guère contribué à développer chez eux le sens de la douceur, de la tolérance et du respect humain.

Quant au régime syrien lui-même, il ne fait aucun doute dans mon esprit que c’est un régime autoritaire, brutal et fermé. Mais le régime syrien n’est pas la dictature d’un homme seul, ni même d’une famille, comme l’étaient les régimes tunisien, égyptien, libyen ou irakien. Tout comme son père, Bashar el-Assad n’est que la partie visible d’un iceberg communautaire complexe et son éventuel départ ne changerait strictement rien à la réalité des rapports de pouvoir et de force dans le pays. Il y a derrière lui 2 millions d’Alaouites encore plus résolus que lui à se battre pour leur survie et plusieurs millions de minoritaires qui ont tout à perdre d’une mainmise islamiste sur le pouvoir, seule évolution politique que l’Occident semble encourager et promouvoir dans la région.

Quand je suis allé pour la première fois en Syrie en 1966, le pays était encore politiquement dominé par sa majorité musulmane sunnite qui en détenait tous les leviers économiques et sociaux. Et les bourgeois sunnites achetaient encore – parfois par contrat notarié – des jeunes gens et de jeunes filles de la communauté alaouite dont ils faisaient de véritables esclaves à vie, manouvriers agricoles ou du bâtiment pour les garçons, bonnes à tout faire pour les filles.

Les Alaouites sont une communauté sociale et religieuse persécutée depuis plus de mille ans. Je vous en donne ici une description rapide et schématique qui ferait sans doute hurler les experts mais le temps nous manque pour en faire un exposé exhaustif.

Issus au Xe siècle aux frontières de l’empire arabe et de l’empire byzantin d’une lointaine scission du chiisme, ils pratiquent une sorte de syncrétisme mystique compliqué entre des éléments du chiisme, des éléments de panthéisme hellénistique, de mazdéisme persan et de christianisme byzantin. Ils se désignent eux mêmes sous le nom d’Alaouites – c’est à dire de partisans d’Ali, le gendre du prophète – quand ils veulent qu’on les prenne pour des Musulmans et sous le nom de Nosaïris – du nom de Ibn Nosaïr, le mystique chiite qui a fondé leur courant – quand ils veulent se distinguer des Musulmans. Et – de fait – ils sont aussi éloignés de l’Islam que peuvent l’être les chamanistes de Sibérie.

Et cela ne leur a pas porté bonheur…. Pour toutes les religions monothéistes révélées, il n’y a pas pire crime que l’apostasie. Les Alaouites sont considérés par l’Islam sunnite comme les pires des apostats. Cela leur a valu au XIVe siècle une fatwa du jurisconsulte salafiste Ibn Taymiyya, l’ancêtre du wahhabisme actuel, prescrivant leur persécution systématique et leur génocide. Bien que Ibn Taymiyyah soit considéré comme un exégète non autorisé, sa fatwa n’a jamais été remise en cause et est toujours d’actualité, notamment chez les salafistes, les wahhabites et les Frères musulmans. Pourchassés et persécutés, les Alaouites ont dû se réfugier dans les montagnes côtières arides entre le Liban et l’actuelle Turquie tout en donnant à leurs croyances un côté hermétique et ésotérique, s’autorisant la dissimulation et le mensonge pour échapper à leur tortionnaires.

Il leur a fallu attendre le milieu du XXe siècle pour prendre leur revanche. Soumis aux occupations militaires étrangères depuis des siècles, les bourgeois musulmans sunnites de Syrie ont commis l’erreur classique des parvenus lors de l’indépendance de leur pays en 1943. Considérant que le métier des armes était peu rémunérateur et que l’institution militaire n’était qu’un médiocre instrument de promotion sociale, ils n’ont pas voulu y envoyer leurs fils. Résultat: ils ont laissé l’encadrement de l’armée de leur tout jeune pays aux pauvres, c’est à dire les minorités: Chrétiens, Ismaéliens, Druzes, Chiites et surtout Alaouites. Et quand vous donnez le contrôle des armes aux pauvres et aux persécutés, vous prenez le risque à peu près certain qu’ils s’en servent pour voler les riches et se venger d’eux. C’est bien ce qui s’est produit en Syrie à partir des années 60.

Dans les années 70, Hafez el-Assad, issu d’une des plus modestes familles de la communauté alaouite, devenu chef de l’armée de l’air puis ministre de la défense, s’est emparé du pouvoir par la force pour assurer la revanche et la protection de la minorité à laquelle sa famille appartient et des minorités alliées – Chrétiens et Druzes – qui l’ont assisté dans sa marche au pouvoir. Ils s’est ensuite employé méthodiquement à assurer à ces minorités – et en particulier à la sienne – le contrôle de tous les leviers politiques, économiques et sociaux du pays selon des moyens et méthodes autoritaires dont vous pourrez trouver la description détaillée dans un article paru il y maintenant près de vingt ans.

Face à la montée du fondamentalisme qui progresse à la faveur de tous les bouleversements actuels du monde arabe, son successeur se retrouve comme les Juifs en Israël, le dos à la mer avec le seul choix de vaincre ou mourir. Les Alaouites ont été rejoints dans leur résistance par les autres minorités religieuses de Syrie, Druzes, Chi’ites, Ismaéliens et surtout par les Chrétiens de toutes obédiences instruits du sort de leurs frères d’Irak et des Coptes d’Égypte.

Car, contrairement à la litanie que colportent les bien-pensants qui affirment que «si l’on n’intervient pas en Syrie, le pays sombrera dans la guerre civile»…. eh bien non, le pays ne sombrera pas dans la guerre civile. La guerre civile, le pays est dedans depuis 1980 quand un commando de Frères musulmans s’est introduit dans l’école des cadets de l’armée de terre d’Alep, a soigneusement fait le tri des élèves officiers sunnites et des alaouites et a massacré 80 cadets alaouites au couteau et au fusil d’assaut en application de la fatwa d’Ibn Taymiyya. Les Frères l’ont payé cher en 1982 à Hama – fief de la confrérie – que l’oncle de l’actuel président a méthodiquement rasée en y faisant entre 10 et 20.000 morts. Mais les violences intercommunautaires n’ont jamais cessé depuis, même si le régime a tout fait pour les dissimuler.

Alors, proposer aux Alaouites et aux autres minorités non arabes ou non sunnites de Syrie d’accepter des réformes qui amèneraient les islamistes salafistes au pouvoir revient très exactement à proposer aux Afro-américains de revenir au statu quo antérieur à la guerre de sécession. Ils se battront, et avec sauvagerie, contre une telle perspective.

Peu habitué à la communication, le régime syrien en a laissé le monopole à l’opposition. Mais pas à n’importe quelle opposition. Car il existe en Syrie d’authentiques démocrates libéraux ouverts sur le monde, qui s’accommodent mal de l’autoritarisme du régime et qui espéraient de Bashar el-Assad une ouverture politique. Ils n’ont obtenu de lui que des espaces de liberté économique en échange d’un renoncement à des revendications de réformes libérales parfaitement justifiées. Mais ceux-là, sont trop dispersés, sans moyens et sans soutiens. Ils n’ont pas la parole et sont considérés comme inaudibles par les médias occidentaux car, en majorité, ils ne sont pas de ceux qui réclament le lynchage médiatisé du «dictateur» comme cela a été fait en Libye.

Si vous vous vous informez sur la Syrie par les médias écrits et audiovisuels, en particulier en France, vous n’aurez pas manqué de constater que toutes les informations concernant la situation sont sourcées «Observatoire syrien des droits de l’homme» ou plus laconiquement «ONG», ce qui revient au même, l’ONG en question étant toujours l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH).

L’observatoire syrien des droits de l’homme, c’est une dénomination qui sonne bien aux oreilles occidentales dont il est devenu la source d’information privilégiée voire unique. Il n’a pourtant rien à voir avec la respectable Ligue internationale des droits de l’homme. C’est en fait une émanation de l’Association des Frères musulmans et il est dirigé par des militants islamistes dont certains ont été autrefois condamnés pour activisme violent, en particulier son fondateur et premier Président, Monsieur Ryadh el-Maleh. L’OSDH s’est installé à la fin des années 80 à Londres sous la houlette bienveillante des services anglo-saxons et fonctionne en quasi-totalité sur fonds séoudiens et maintenant qataris.

Je ne prétends nullement que les informations émanant de l’OSDH soient fausses, mais, compte tenu de la genèse et de l’orientation partisane de cet organisme, je suis tout de même surpris que les médias occidentaux et en particulier français l’utilisent comme source unique sans jamais chercher à recouper ce qui en émane.

Second favori des médias et des politiques occidentaux, le Conseil National Syrien, créé en 2011 à Istanbul sur le modèle du CNT libyen et à l’initiative non de l’État turc mais du parti islamiste AKP. Censé fédérer toutes les forces d’opposition au régime, le CNS a rapidement annoncé la couleur. Au sens propre du terme…. Le drapeau national syrien est composé de trois bandes horizontales. L’une de couleur noire qui était la couleur de la dynastie des Abbassides qui a régné sur le monde arabe du 9è au 13è siècle. L’autre de couleur blanche pour rappeler la dynastie des Omeyyades qui a régné au 7è et 8è siècle. Enfin, la troisième, de couleur rouge, censée représenter les aspirations socialisantes du régime. Dès sa création, le CNS a remplacé la bande rouge par la bande verte de l’islamisme comme vous pouvez le constater lors des manifestations anti-régime où l’on entend plutôt hurler «Allahou akbar!» que des slogans démocratiques.

Cela dit, la place prédominante faite aux Frères musulmans au sein du CNS par l’AKP turc et le Département d’État américain a fini par exaspérer à peu près tout le monde. La Syrie n’est pas la Libye et les minorités qui représentent un bon quart de la population entendent avoir leur mot à dire, même au sein de l’opposition. Lors d’une visite d’une délégation d’opposants kurdes syriens à Washington en avril dernier, les choses se sont très mal passées. Les Kurdes sont musulmans sunnites mais pas Arabes. Et en tant que non-arabes, ils sont voués à un statut d’infériorité par les Frères. Venus se plaindre auprès du Département d’État de leur marginalisation au sein du CNS, ils se sont entendus répondre qu’ils devaient se soumettre à l’autorité des Frères ou se débrouiller tout seuls. Rentrés à Istanbul très fâchés, ils se sont joints à d’autres opposants minoritaires pour démettre le président du CNS, Bourhan Ghalioun, totalement inféodé aux Frères, et le remplacer par un Kurde, Abdelbassett Saïda qui fera ce qu’il pourra – c’est à dire pas grand chose – pour ne perdre ni l’hospitalité des islamistes turcs, ni l’appui politique des néoconservateurs Américains, ni, surtout, l’appui financier des Séoudiens et des Qataris.

Tout cela fait désordre, bien sûr, mais est surtout révélateur de l’orientation que les États islamistes appuyés par les néoconservateurs américains entendent donner aux mouvements de contestation dans le monde arabe.

Ce ne sont évidemment pas ces constatations qui vont rassurer les minorités de Syrie et les inciter à la conciliation ou à la retenue. Les minorités de Syrie – en particulier, les Alaouites qui sont en possession des appareils de contrainte de l’État – sont des minorités inquiètes pour leur survie qu’elles défendront par la violence. Faire sortir le président syrien du jeu peut à la rigueur avoir une portée symbolique mais ne changera rien au problème. Ce n’est pas lui qui est visé, ce n’est pas lui qui est en cause, c’est l’ensemble de sa communauté qui se montrera encore plus violente et agressive si elle perd ses repères et ses chefs. Plus le temps passe, plus la communauté internationale entendra exercer des pressions sur les minorités menacées, plus les choses empireront sur le modèle de la guerre civile libanaise qui a ensanglanté ce pays de 1975 à 1990.

Il aurait peut être été possible à la communauté internationale de changer la donne il y a un an en exigeant du pouvoir syrien des réformes libérales en échange d’une protection internationale assurée aux minorités menacées. Et puisque l’Arabie et la Qatar – deux monarchies théocratiques se réclamant du wahhabisme – sont théoriquement nos amies et nos alliées, nous aurions pu leur demander de déclarer la fatwa d’Ibn Taymiyyah obsolète, nulle et non avenue afin de calmer le jeu. Il n’en a rien été. À ces minorités syriennes menacées, l’Occident, France en tête, n’a opposé que la condamnation sans appel et l’anathème parfois hystérique tout en provoquant partout – politiquement et parfois militairement – l’accession des intégristes islamistes au pouvoir et la suprématie des États théocratiques soutenant le salafisme politique.

Débarrassés des ténors sans doute peu vertueux du nationalisme arabe, de Saddam Hussein, de Ben Ali, de Moubarak, de Kadhafi, à l’abri des critiques de l’Irak, de l’Algérie et de la Syrie englués dans leurs conflits internes, les théocraties pétrolières n’ont eu aucun mal à prendre avec leurs pétrodollars le contrôle de la Ligue Arabe et d’en faire un instrument de pression sur la communauté internationale et l’ONU en faveur des mouvements politiques fondamentalistes qui confortent leur légitimité et les mettent à l’abri de toute forme de contestation démocratique.

Que les monarchies réactionnaires défendent leurs intérêts et que les forces politiques fondamentalistes cherchent à s’emparer d’un pouvoir qu’elles guignent depuis près d’un siècle n’a rien de particulièrement surprenant. Plus étrange apparaît en revanche l’empressement des Occidentaux à favoriser partout les entreprises intégristes encore moins démocratiques que les dictatures auxquelles elles se substituent et à vouer aux gémonies ceux qui leur résistent.

Prompt à condamner l’islamisme chez lui, l’Occident se retrouve à en encourager les manœuvres dans le monde arabe et musulman. La France, qui n’a pas hésité à engager toute sa force militaire pour éliminer Kadhafi au profit des djihadistes et à appeler la communauté internationale à en faire autant avec Bashar el-Assad, assiste, l’arme au pied, au dépeçage du Mali par des hordes criminelles qui se disent islamistes parce que leurs rivaux politiques ne le sont pas.

De même les médias et les politiques occidentaux ont assisté sans broncher à la répression sanglante par les chars séoudiens et émiratis des contestataires du Bahraïn, pays à majorité chiite gouverné par un autocrate réactionnaire sunnite. De même les massacres répétés de Chrétiens nigérians par les milices du Boko Haram ne suscitent guère l’intérêt des médias et encore moins la condamnation par nos politiques. Quant à l’enlèvement et la séquestration durable de quatre membres de la Cour Pénale Internationale par des «révolutionnaires» libyens, elle est traitée en mode mineur et passe à peu près inaperçue dans nos médias dont on imagine l’indignation explosive si cet enlèvement avait été le fait des autorités syriennes, algériennes ou de tel autre pays non encore «rentré dans le rang» des «démocratures», ces dictatures islamistes sorties des urnes.

À défaut de logique, la morale et la raison nous invitent tout de même à nous interroger sur cette curieuse schizophrénie de nos politiques et nos médias. L’avenir dira si notre fascination infantile pour le néo-populisme véhiculé par Internet et si les investissements massifs du Qatar et de l’Arabie dans nos économies en crise valaient notre complaisance face à la montée d’une barbarie dont nous aurions tort de croire que nous sommes à l’abri.

 

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[Source: Le Grand Soir, 27.8.2012]

 


 Syrie : les erreurs de calcul de la Turquie !

par Dr Amin Hoteit

Quand la Turquie s’est préparée à son rôle de «Directeur Régional pour la Recolonisation» en tant que «puissance néo-ottomane» ou «califat islamique moderne», elle a cru que son chemin serait sans encombres étant donné l’absence de stratégie arabe, l’isolement de l’Iran, et l’évolution des conditions régionales ayant rendu Israël incapable de tenir son propre rôle consistant, selon les théories de Shimon Peres, à promouvoir l’idée d’un «Nouveau ou Grand Moyen-Orient» fondée sur «la pensée sioniste» et «l’argent arabe».

La Turquie a vraiment cru que telle était la meilleure façon de s’assurer le leadership de la région pour commencer, puis celui du monde musulman ensuite… confortée en cela par ses atouts économiques, ses bonnes relations avec les peuples de plusieurs États indépendants d’Asie centrale, son passé Musulman doublé d’un présent qui aurait démontré la capacité des «Islamistes» à tenir les rênes de l’État turc et à neutraliser l’obstacle de son Armée «gardienne de la laïcité» instaurée par Ataturc!

Partant de cette vision, la Turquie ou plutôt le «Parti pour la Justice et le Développement» a lancé sa stratégie du «zéro problème» pensant qu’elle lui permettrait de faire sauter les frontières voisines et de faire oublier les tragédies historiques commises à l’encontre de plusieurs peuples et États de la région, avant de s’envoler vers son nouveau rêve impérial… Elle a donc «pris d’assaut» la cause palestinienne, cause centrale pour les Arabes et Musulmans [cause des peuples et non celle des régimes inféodés à l’Occident et à Israël], puis elle s’est lancée dans le tissage de relations stratégiques avec différents pays de la région en commençant par le plus proche et le plus important: la Syrie! En effet, dans un ouvrage publié en 2001, Daoud Oglu le théoricien du «zéro problème», avait souligné que la Turquie ne pouvait mener à bien ses projets impérialistes qu’en partant de Syrie, étape préliminaire pour assurer la profondeur stratégique rêvée!

Ici, il faut noter que la Syrie a répondu favorablement à la nouvelle politique d’ouverture de la Turquie et, en toute confiance, a établi un partenariat stratégique avec un État pourtant membre de l’OTAN «cultivant des relations particulières avec Israël», pensant que cette nouvelle approche lui permettrait au minimum de s’assurer de sa neutralité dans son conflit avec l’ennemi sioniste, et éventuellement de lui confier certaines missions dans le cadre de ce même conflit où elle n’afficherait plus son soutien flagrant à Israël.

Mais la Turquie n’a pas été honnête et avait prévu l’exact contraire de ce qu’elle proposait, puisque dès que l’agression occidentale sous ordres et plans US fondés sur la stratégie intelligente du «soft power» s’est abattue sur la Syrie, elle est entrée dans son rôle de «directeur de l’agression sur le terrain» et s’est posée en «donneuse de leçon» usant du langage condescendant des colonisateurs, comme si la Syrie faisait toujours partie de l’Empire ottoman! Ce fut manifestement sa première erreur de calcul, car la nouvelle lubie néo-ottomane s’est heurtée à la résistance arabe syrienne qui lui a interdit de restaurer un passé révolu faisant fi de sa dignité et de sa souveraineté; ce qui a déclenché la furie et la haine des dirigeants turcs qui se sont publiquement engouffrés dans le travail de sape de l’intérieur syrien.

À ce stade, la Turquie a joué le rôle de conspirateur sur deux niveaux:

Au niveau politique elle a parrainé des groupes d’agents du renseignement de divers pays et des catégories de revanchards haineux ou d’assoiffés du pouvoir avant de les organiser en un soi-disant «Conseil national syrien» [CNS] qui, en réalité, est à la solde des services et des intérêts étrangers en Syrie. Ce faisant elle a pensé que ce faux conseil serait une alternative aux autorités légitimes syriennes… Deuxième erreur de calcul, car tout comme ce CNS est né pour servir d’instrument de discorde extérieure, il a évolué vers encore plus de discorde intérieure jusqu’à se transformer en un cadavre puant devenu un fardeau pour ses concepteurs, la Turquie en premier!

Au niveau militaire elle s’est transformée en base de ralliement pour terroristes de toutes nationalités lancés à l’assaut de la Syrie, avant exécution d’une opération militaire internationale dont elle serait le fer de lance et en récolterait les bénéfices après l’avoir transformée en arrière cour de l’empire néo-ottoman ressuscité de ses cendres… Troisième erreur de calcul manifeste depuis qu’une telle opération dite «internationale» s’est révélée impossible et a poussé la Turquie à ne plus concentrer ses efforts que sur de sordides actions terroristes menées sur le sol syrien!

Le parti au pouvoir en Turquie a fini par mettre tous ses espoirs dans le terrorisme international et s’est imaginé que la Syrie allait s’effondrer en quelques semaines ouvrant le chemin de Damas au nouveau sultan ottoman… Quatrième erreur de calcul devant une Syrie dont toutes les composantes étatiques et civiles ont résisté face à la marée terroriste espérée invulnérable, ramenant la Turquie à la dure réalité qu’elle n’a pas daigné anticiper.

En effet, la Turquie s’est imaginée que la défense syrienne et de ses alliés régionaux de «l’Axe de la résistance», pourtant en parfait accord avec un front du refus de pays émergents sur la scène internationale, ne pourraient résister en cas d’une confrontation si bien menée et, qu’en tous cas, elle n’aurait pas à se mouiller… Cinquième erreur de calcul particulièrement dangereuse vu l’évolution du théâtre des opérations au détriment de ses folles ambitions. Nous n’en citerons que les conséquences fondamentales:

1. Échec définitif de la Turquie dans sa guerre terroriste contre la Syrie menée conjointement avec le «camp occidental des agresseurs»… D’ailleurs, elle-même est désormais intimement convaincue qu’il lui est impossible de renverser le gouvernement syrien, le peuple syrien étant le seul capable d’en décider.

2. Échec des efforts de la Turquie en faveur d’une intervention militaire directe visant à transformer l’essai, maintenant que toutes ses tentatives pour créer des «zones de sécurité», des «zones tampons», des «couloirs humanitaires», ou tout autre prétexte autorisant une ingérence militaire étrangère en Syrie ont lamentablement échoué face à la résistance syrienne, à la fermeté iranienne, et à la constance russe dans leur refus concerté d’un tel dénouement même s’il leur fallait en arriver à une confrontation militaire internationale, alors que la Turquie et ses alliés ne se sont pas préparés à une telle possibilité.

3. L’angoisse sérieuse de la Turquie quant au devenir des groupes terroristes qu’elle a accueillis sur son sol et dirigés contre la Syrie sous supervision US; ce qui doit nous rappeler le phénomène des «Afghans arabes» devenus un problème pour les pays qui les ont poussés à se battre contre l’Union soviétique en Afghanistan où, une fois les troupes parties, ils se sont transformés en «com-battants chômeurs» menaçant de tous les dangers; situation pas très éloignée de celle que risque de rencontrer la Turquie aujourd’hui! C’est pour cette raison qu’elle s’est hâtée de lancer ses appels de détresse aux USA pour l’aider à prévenir ce probable fléau… C’est pour cette même raison que se sont réunies dernièrement les forces de sécurité militaire des deux pays, contrairement à ce qui a été déclaré par les médias parlant de la mise au point des derniers préparatifs pour une intervention militaire en Syrie; alors qu’il s’agissait de défendre la Turquie craignant pour sa propre sécurité en cas d’une réplique lancée par la citadelle syrienne qui a résisté à sa violente agression par terroristes interposés.

4. L’angoisse non moins sérieuse de la Turquie devant certains dossiers qui sont sur le point d’exploser alors qu’elle a tenté de les dissimuler par sa prétendue politique du «zéro problème» transformée, en pratique, en politique de «zéro ami»; le plus dangereux dans cette affaire étant l’hostilité des peuples dépassant de loin celle des des gouvernements. Ainsi, quatre dossiers principaux menacent l’essence même de l’État turc et hantent ses dirigeants:

Le dossier sectaire: la Turquie a cru qu’en allumant le feu sectaire en Syrie elle s’épargnerait l’incendie. Elle a oublié que sa population était idéologiquement et religieusement aussi hétérogène et que les mêmes flammes pouvaient la brûler vu sa proximité géographique; ce qu’elle semble avoir maintenant compris…

Le dossier nationaliste: la Turquie a pensé qu’elle pouvait éternellement contenir le mouvement nationaliste kurde… Autre erreur de calcul, car ce mouvement est devenu tellement douloureux qu’il l’oblige à reconsidérer sérieusement l’ensemble de sa politique à son égard.

Le dossier politique: la Turquie s’est imaginée qu’en s’appuyant sur l’OTAN elle pourrait négliger les positions respectives des pays de la région et leur imposer sa propre vision conçue pour ses seuls intérêts, mais voilà qu’elle se trouve de plus en plus politiquement isolée, les pays sur l’amitié desquels elle espérait pouvoir compter dans son agression contre la Syrie s’étant éloignés par crainte de son ambition démesurée, et les pays qu’elle a traité en ennemis au point de croire qu’elle pouvait leur dicter ses ordres ou les écraser s’étant révélés capables de lui résister avec une force qui l’a déroutée… et l’a laissée dans la situation inattendue de «zéro ami»!

Le dossier sécuritaire: la Turquie tente vainement de nier le recul de la sécurité sur son territoire, devenu extrêmement pénible pour ses commerçants et plus particulièrement pour ceux qui travaillent dans le secteur du tourisme et qui auraient perdu plus de 50% de leurs revenus réguliers au cours des six derniers mois!

Tout ce qui précède montre que la Turquie est à la traîne derrière les USA qu’elle supplie de la sortir du bourbier dans lequel elle s’est enfoncée! Elle a non seulement échoué dans son agression contre la Syrie et a dévoilé la fausseté de sa politique et de toutes ses déclarations, mais elle n’est même plus sûre de sauver les cartes qu’elle pense encore détenir, maintenant que les manifestations à Antioche, les revendications arméniennes, les attaques kurdes, les opposants intérieurs de tous bords à la politique du gouvernement actuel, et le refus de coopération doublé de la méfiance des pays de la région sont devenus autant de facteurs réunis pour générer des vents contraires aux projets impérialistes d’Erdogan et de son ministre des Affaires étrangère rappelant, en la circonstance, l’anecdote de l’arroseur arrosé!

27/08/2012

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[Source Al-Thawra, www.thawraonline.sy/ind
ex.php/site-word/8693-2012-08-27-08-12-18
Mondialisation.ca, le 29 aout 2012]

[Traduction de l’arabe Mouna Alno-Nakhal pour Mondialisation.ca]

 


Syrie: le Sommet des non-alignés à Téhéran…
gifle retentissante à l’impérialisme occidental?

Dès la première semaine de sa présidence du Conseil de sécurité, la France a tenu à fixer le 30 août pour la convocation d’une réunion destinée à «discuter du cas syrien»; ce qui pose la question de savoir pourquoi elle a choisi une date aussi tardive malgré l’accélération des événements sur le terrain et l’évolution de la situation politique, notamment depuis que M. Kofi Annan a été poussé à démissionner de son poste d’émissaire onusien chargé d’apporter une solution pacifique à la crise.

Avant d’examiner cette question nous rappelons que, dès le début de «la crise syrienne», la France a joué un rôle de premier plan non seulement par son ingérence à tous les niveaux mais aussi en se posant comme «le pays d’accueil» d’une prétendue «opposition syrienne» qui s’est traduite sur le terrain par le terrorisme tuant et déplaçant les Syriens… En effet, le gouvernement français a contribué avec ceux de quatre autres pays (États-Unis, Turquie, Arabie saoudite, Qatar) à encourager les actes terroristes en Syrie et à empêcher toute solution politique fondée sur le dialogue national entre Syriens de tous bords, se révélant de plus en plus pressé de se débarrasser des autorités syriennes pour leur substituer un gouvernement inféodé à l’Occident et de préférence à lui-même!

Il est évident que la France ne décide pas seule de son degré et de son timing d’ingérence dans les affaires syriennes, mais qu’elle agit en parfaite coordination avec «le camp des agresseurs de la Syrie sous direction des États-Unis», d’où le choix du 30 août dicté par les besoins et objectifs de ce camp et se rapportant à deux raisons principales.

1. La première raison correspond à leur volonté de préparer l’environnement international à une résolution du Conseil de sécurité qui puisse leur permettre d’atteindre leurs principaux objectifs en Syrie et dans la région, après avoir levé les obstacles engendrés par les vetos de la Russie et de la Chine qui ont fait échouer le plan échafaudé pour justifier leur ingérence en Syrie. C’est pour cela que chacun de ces cinq gouvernements, à commencer par celui de la Turquie, s’est remis aux lamentations humanitaires et à la promotion de zones tampons ou «zones de sécurité pour terroristes» tout en appelant à la formation d’un «gouvernement de transition» qu’il serait prêt à reconnaître! Mais pour autant, les groupes terroristes n’ont pas cessé de perpétrer assassinats et massacres d’une bestialité sans pareille dans plusieurs régions syriennes, notamment à Darraya et Germana près de Damas*; ce qui, à notre avis, ne modifiera en rien l’opinion de tout observateur raisonnable. En effet:

1.1. Concernant les couloirs humanitaires, les zones tampons ou de sécurité… il n’est pas inutile de rappeler que la Russie et la Chine persistent dans leur refus de toute ingérence et dans leur soutien à la «Déclaration de Genève» qui ne reconnait que la solution du dialogue sans aucune atteinte à la souveraineté de l’État syrien. Par conséquent, s’entêter à créer de telles zones, en dehors du Conseil de sécurité, signifie la guerre contre la Syrie menée par ce même camp et donc par l’OTAN dont nous connaissons les réticences face aux risques d’une nouvelle guerre, ainsi que les insuffisances militaires surtout depuis que l’Iran a fait savoir sa ferme décision d’intervenir en cas d’agression. C’est ainsi que nous comprenons les paroles du Président syrien et de ses alliés qualifiant d’«irréalistes» ce subterfuge de «zones…», quel que soit le nom qu’on leur donne!

1.2. Concernant le «gouvernement de transition» que la France exige et se hâte de concocter s’imaginant que «les multiples oppositions syriennes», qui n’ont même pas réussi à se mettre d’accord sur un Conseil unique qui les réunisse alors qu’elles sont sans autorité aucune, puissent construire une autorité gouvernementale représentative des Syriens, sans terre, sans peuple, et sans autre pouvoir que celui «du terrorisme sous ordre multinational». Une telle exigence est donc toute aussi inefficace et irréaliste que la précédente!

1.3. Reste l’exploitation de la carte des «massacres à répétition» manifestement programmés avant chaque réunion du Conseil de sécurité consacrée au cas syrien pour être faussement attribués à l’Armée et aux autorités syriennes… Il va sans dire qu’elle est désormais grillée et obsolète aux yeux de bon nombre d’États puissants de la planète, maintenant que le monde s’est divisé en deux camps plus que méfiants l’un vis-à-vis de l’autre!

2. La deuxième raison correspond à leur volonté de nuire à l’Iran et de perturber le «Sommet du Mouvement des non-alignés» prévu à Téhéran le 30 Août justement, ce même jour choisi par la France pour la réunion du Conseil de sécurité sous sa présidence, depuis qu’avec ses alliés elle a clairement pressenti que le succès de ce Sommet serait une gifle retentissante donnée par l’Iran à l’Occident et plus particulièrement aux États-Unis qui n’ont cessé de tenter de l’intimider militairement, de l’isoler diplomatiquement, et de lui imposer un blocus économique de plus en plus serré sous l’éternel prétexte de son ambition nucléaire qui menacerait la paix. Mais malgré le mépris des médias occidentaux faisant comme si un tel Mouvement n’existait pas, et malgré toutes les tentatives occidentales pour boycotter sa réunion en faisant pression sur tel ou tel gouvernement pour en réduire le niveau de participation, semer la zizanie entre les participants, et surtout jeter le doute sur ses décisions et recommandations, le Sommet de Téhéran est une réussite puisqu’il a abouti à ce qui suit:

2.1. Le rééquilibrage des relations internationales après dépoussiérage du «Mouvement des non-alignés» en déclin depuis la disparition de trois de ses dirigeants historiques (Nasser, Tito et Nehru) et la dissolution de l’Union soviétique. Un rééquilibrage qui constitue une nouvelle étape sur la voie d’un monde multipolaire après celle des trois double-vétos russes et chinois qui ont empêché les États-Unis d’utiliser le «Conseil de sécurité» pour mettre en œuvre leurs politiques d’agression et les ont poussés, en désespoir de cause, à solliciter «l’Assemblée générale des Nations Unies» pour camoufler leur échec et faire croire qu’ils contrôlaient toujours la «communauté internationale». Un rééquilibrage rendu possible par la volonté de 120 pays réunis à Téhéran autour de décisions justes et rationnelles pour le bénéfice de tous les peuples et loin de toute soumission aux diktats de la seule puissance US. Il n’est donc pas exagéré de dire que nous avons assisté à une «seconde naissance du Mouvement des non-alignés», à l’initiative de l’Iran, prélude certain d’un nouvel ordre mondial!

2.2. La démonstration du ridicule de la logique de certains gouvernements occidentaux et de leurs médias hostiles à l’Iran qui, par son accueil à tous ces pays du monde réel, reprend sa juste place dans le cortège des nations de la communauté internationale malgré toutes leurs allégations contraires.

2.3. Un éclairage nouveau sur la réalité d’un pays musulman qui a réussi sa révolution et son indépendance en mettant ses richesses et ses capacités au profit de réalisations nationales incontestables et à l’abri de toute hégémonie ou servitude étrangères, ce dont les Iraniens ne sont pas peu fiers!

2.4. La recherche sincère d’une solution à la crise syrienne par le respect de la volonté du peuple syrien, seul habilité à décider en toute indépendance de la composition de son gouvernement qui ne saurait arriver sur les chars des forces d’occupation… La simple adoption d’une telle position par le «Sommet des non-alignés» est susceptible de conduire à l’échec de tous les plans US et de ses suiveurs à l’Assemblée générale des Nations Unies.

2.5. La résistance face à l’hégémonie US et au colonialisme occidental en plus de la remise en question du fonctionnement des instances internationales et de la restructuration du Conseil de sécurité… Même si nous sommes conscients que ces révisions ne se réaliseront pas de si tôt, il n’en demeure pas moins que ce Sommet qui a réuni  les deux tiers des pays du monde se dirige dans cette direction; ce qui met au défi l’Occident et plus particulièrement les États-Unis confrontés à la volonté de la communauté internationale réclamant la justice et la stabilité.

Globalement, nous pouvons donc dire que «le Sommet des non-alignés qui s’est tenu à Téhéran» est un épisode supplémentaire de la série des victoires de l’Iran et de ses alliés qui, ajouté aux épisodes précédents, constitue un camouflet à l’Occident en situation d’échec, et augure d’un Nouvel Ordre Mondial plus équilibré et d’un Moyen Orient appartenant à ses peuples!

Dr Amin Hoteit

31/08/2012

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[Source:Al-tayyar
http://www.tayyar.org/Tayyar/News/Political
News/ar-LB/amine-heteit-hh4933.htm
Global Research
, septembre 01, 2012]

[Traduction Mouna Alno-Nakhal pour Mondialisation.ca]

 


Syrie

Quelques vérités sur la Syrie
Interview de Bassam Tahhan

par Frédéric Saillot, 12 septembre 2012

J’ai pris contact avec Bassam Tahhan au lendemain de l’émission présentée par Frédéric Taddeï le 4 septembre, «Ce soir où jamais», dont la deuxième partie était consacrée ce soir-là à la situation en Syrie. J’ai été étonné par la pertinence de ses propos et la façon dont pour une fois à la télévision un vrai spécialiste «renvoyait dans les cordes» la journaliste mercenaire Florence Aubenas et les faux spécialistes attitrés des médias, l’inévitable Mathieu Guidère et le pontifiant Dominique Moisi. À l’évidence Bassam Tahhan connaît son sujet. Originaire d’Alep, où vit sa famille avec laquelle il est en contact quotidien, c’est en major de sa promotion à l’Université d’Alep avec la distinction Gulbenkian des Universités du Proche-Orient qu’il fait son arrivée à Paris voici une quarantaine d’années, où il passe plusieurs maîtrises et un doctorat en lettres françaises à l’École Normale Supérieure sous la direction de Roger Fayolle. Enseignant à Paris III, 1er maître de conférences d’arabe à l’École Polytechnique, titulaire de la chaire supérieures de lettres arabes en France, il enseigne actuellement en classes préparatoires à Henri IV. Également directeur de séminaire au collège interarmées de Défense et consultant auprès du gouvernement marocain, c’est un spécialiste mondialement reconnu de l’islam dont il prône la réforme ainsi qu’une lecture historique et critique du Coran. Depuis le début de la crise syrienne il est porte-parole du Collectif pour la Syrie1, qui prône le dialogue entre toutes les tendances de l’échiquier politique syrien pour trouver une solution à cette crise, avec pour principe que cette solution doit être trouvée par les Syriens eux-mêmes, sans ingérence étrangère. Ce qui est conforme à la résolution adoptée par l’ONU à la conférence de Genève le 30 juin dernier, proposée par la diplomatie russe, et que les Occidentaux s’ingénient à saboter depuis sans résultats autres que l’aggravation des violences, notamment djihadistes, sur le terrain.

Comme il l’avoue lui-même, Bassam Tahhan est «un homme de l’oral», un oriental pratiquant l’art de la digression qui paraît s’éloigner d’un sujet qui finit toujours par être traité au cœur. C’est avec un très grand intérêt que je l’ai écouté au cours de ce très riche entretien, où il traite aussi bien de la crise des médias en France que des derniers développements de la situation en Syrie, qu’il replace avec une grande pertinence dans le contexte géopolitique et géostratégique du Moyen-Orient:

Frédéric Saillot : Je vous ai écouté hier soir sur BFM à propos de la situation en Syrie. J’ai été étonné par l’incompétence sur le sujet d’un des journalistes présents sur le plateau, Ulysse Gosset, dont l’interview de l’ex-général déserteur de l’armée syrienne, Manaf Tlass, «exfiltré» par les services spéciaux français, était passée en boucle toute la journée…

Bassam Tahhan: Dans chaque chaîne des médias français, il y a un «Monsieur de l’international», parfois ils sont plusieurs, mais il y a un patron de l’international. Et il est très difficile pour une seule personne de couvrir les événements du monde et d’être spécialiste dans tous les domaines, à moins d’être un baratineur comme beaucoup de gens qui vous noient de petits détails mais qui n’ont aucune vision d’ensemble. Dans le genre Adler par exemple. Vous l’écoutez, il est capable de vous parler de tout et de rien avec une rhétorique creuse. Je ne parle d’ailleurs pas simplement de lui, cette rhétorique creuse concerne tous les «Monsieur de l’international», parce qu’ils sont obligés de meubler, de dire qu’ils savent, qu’ils sont au point, qu’ils sont à la page, mais il est très difficile à un esprit humain aujourd’hui d’être encyclopédiste comme au Moyen Âge, parce que le savoir humain n’est plus celui du Moyen Âge et on a des techniques beaucoup plus modernes, donc il est très difficile pour ce «Monsieur de l’international» sur chaque chaîne, d’être pertinent et percutant. Par exemple dans l’émission où je suis passé sur FR3 le 4 septembre, «Ce Soir ou jamais», il y avait un monsieur qui a parlé de la situation actuelle en Syrie, en comparant ça à la guerre civile d’Espagne, et qui était de la palabre creuse, de la rhétorique.

F.S. : Oui, Dominique Moisi, de l’IFRI (Institut Français de Recherches Internationales), je l’ai écouté sur d’autres sujets, c’est en effet un «Monsieur de l’international»

B.T. Oui, moi je suis pas un «Monsieur de l’international»

F.S. : Vous êtes un spécialiste du sujet

B.T. Vous savez, c’est comme tous ces gens que forme Sciences Po, je n’en ai pas une très haute idée. Je n’ai pas suivi les cours de Sciences-Po mais j’ai des élèves qui l’ont fait faute d’avoir pu intégrer une grande école. À mon avis Sciences Po n’est pas une grande école bien que de très bons éléments y aient été formés. On vous dit: «la culture du concombre au Cameroun», et il faut être capable – et c’est pareil pour les énarques – même si vous ne connaissez pas vraiment ni le Cameroun ni le concombre, de disserter dix minutes d’une manière brillante et convaincante sur la culture du concombre au Cameroun. C’est un peu ça les médias français aujourd’hui, et ça concerne toutes les personnalités de l’international des médias en France: un discours rhétorique creux, de la palabre, parfois en s’égosillant pour bien prononcer les noms propres étrangers, comme quoi on respecte et on connaît, c’est ri-di-cule! C’est un discours vain! Et évidemment quand ils affrontent un vrai spécialiste du domaine, ils perdent des plumes, ça leur fait de l’ombre…

F.S. : Vous avez notamment renvoyé dans les cordes mardi dernier à «Ce soir ou jamais», Mathieu Guidère, le spécialiste invité systématiquement à chaque fois qu’il y a un problème concernant le monde musulman.

B.T. : Mathieu Guidère je vais vous dire qui c’est: il a l’âge de mes élèves, il a été agrégé d’arabe il y a de cela dix-sept dix-huit ans déjà. C’est quelqu’un qui travaille pour l’armée française, il a d’ailleurs francisé son nom, et qui travaille pour le Qatar aussi. Il a été à la cour du prince du Qatar pour former de jeunes membres de la famille, voilà. Donc forcément, il y a un proverbe arabe qui dit: «Qui mange du plat du sultan, frappe avec son sabre». Donc Guidère ne peut en aucun cas être objectif pour tout ce qui concerne le Qatar, puisqu’il mange dans l’écuelle du prince. Quant à ses renseignements – il avait d’ailleurs sur le plateau un comportement un peu facho en déclarant qu’il crierait plus fort, mais j’ai pas joué du tout à crier plus fort, je contredisais simplement de temps en temps les chiffres qu’il avançait…

F.S. : Oui, en effet il a cité l’AFP

B.T. : L’AFP et l’OSDH! Monsieur Guidère a toujours des sources sûres. Quelles sont ces sources sûres? On m’a proposé il y a longtemps, sur le dossier nucléaire irakien – parce que moi aussi j’ai formé des militaires, mais c’était dans le cadre de grandes écoles ou de stages, je n’ai jamais été fonctionnaire, on ne m’a jamais confié de traductions secrètes, confidentielles pour les services secrets. Lui, je crois qu’il l’a fait, alors il croit que parce qu’il a eu entre les mains quelques papiers qu’on a ramassés par-ci par-là, il a la vérité révélée. Et les médias, c’est un profil qui leur plaît, surtout qu’il est là pour défendre l’idéologie ambiante du pouvoir! On parle de liberté d’expression, mais moi j’y crois pas, la France n’a pas la liberté d’expression. Je peux écrire tout comme Pascal Boniface, que j’aime beaucoup, dans son dernier livre, un autre livre sur les démêlés que j’ai eus avec les médias depuis bientôt 38 ans que je suis en France. Ce genre de profil plaît aux médias, parce qu’il a tout pour plaire et pour être instrumentalisé pour défendre la politique de l’État. Alors dites-moi franchement: quelle est la différence entre la télé syrienne, qui fait exactement la même chose, et les médias français? Je trouve que la télé syrienne, dans ce cas-là, est plus honnête. Et il n’y en a qu’une seule, tandis qu’en France on a plusieurs télés, mais qui en fait reviennent à la même leçon de morale et au même message. Non, c’est ridicule, franchement.

F.S. : Ce que vous dites sur le muselage des médias en France est tout-à-fait juste, pensez-vous qu’il y a une interaction entre médias et opérations sur le terrain pour revenir à la Syrie?

B.T. : J’ai donné le numéro de téléphone de mon frère en Syrie à des journalistes français. Ils l’ont appelé avant-hier, et apparemment ça a été brouillé la première fois, la journaliste elle-même lui a dit: «je crois qu’on est brouillés», on entendait parler d’autres langues, puis ça a été coupé. Tout le monde sait, c’est un secret de polichinelle, que les services secrets français, britanniques et américains, avec l’aide de la Turquie, basés à mon sens en Jordanie également, n’en déplaise à Fabius, et en Turquie, brouillent toutes les chaînes de communication avec la Syrie, c’est clair. Et tout ce qui est Syrien ici à Paris en ce moment est sur table d’écoute, c’est évident. Donc peut-être même que les renseignements que vous donnez sont exploités dans les opérations, mais ça on n’y peut rien: un individu peut-il lutter contre un establishment? Il est perdant d’avance, mais cela n’empêche qu’il peut au moins faire quelque-chose, ce petit galet peut peut-être, comme on, dit soutenir la grande jarre.

F.S. : Vous avez été spécialiste de la question syrienne à I>télé.

B.T. : J’ai commencé mes interventions télévisées pour ne rien vous cacher en 2003, sur l’invasion de l’Irak. J’ai été contacté par un institut de stratégie me promettant qu’ils allaient plus ou moins m’embaucher, me confier des sujets à traiter, et puis je me suis rendu compte que ces instituts de stratégie sont souvent des sociétés écrans qui cachent beaucoup de choses. Par exemple: on vous commande une étude très précise sur un pays précis et vous ne savez pas à qui elle est destinée, à qui elle est revendue. On vous donne 10.000 euros pour faire une étude sur les frères musulmans en Égypte par exemple, ça a été le cas en 2004, vous voyez, donc bien avant. Moi tout naïf j’ai dit: «Admettez que j’aille en Égypte et que je vous fasse une étude sur les frères musulmans – je suis linguiste et je parle syrien et égyptien couramment – et si jamais on m’arrête là-bas? Est-ce que j’ai une couverture ou quoi que ce soit?». On me dit: «Mais pourquoi ils vous arrêteraient?». Je réponds: «Mais écoutez, je vais sûrement être filé par les services secrets égyptiens, ils vont voir que je rencontre des gens, des frères musulmans et je vais peut-être me retrouver en taule». Alors on me dit «Et bien non, personne ne répondra de vous». J’ai compris rapidement que beaucoup de ces instituts de recherche commandent des études qui sont en fait revendues à des États étrangers ou à des services secrets. Peut-être que j’ai été pressenti parce qu’ils ont vu que je connaissais bien l’Égypte et le monde arabe, que je parle plusieurs dialectes arabes, mais j’ai refusé. J’ai refusé non pas parce qu’en cas de pépin personne ne me recouvrirait, mais parce que j’ai trouvé quelque chose de malhonnête dans tout cela. C’est vrai, c’est une voie difficile, mais j’ai toujours choisi les voies difficiles. Ca ne rapporte pas d’argent, mais au moins il y a une éthique dans ce que vous écrivez, et ça j’y tiens. Chose que peut-être ceux qui travaillent avec les services secrets français n’ont pas, et qu’on voit parader sur les plateaux de la télé.

F.S. : C’est là que vous avez commencé à faire du journalisme alors?

B.T. : Oui, c’était en 2003, j’ai un peu commenté ce qui se passait en Irak, c’était sur LCI. Le correspondant de LCI aux États-Unis m’avait écouté et il leur a dit: «il faut inviter cet inconnu de Tahhan, il parle très bien». J’ai été invité, c’était gratos, et suite à cela j’ai été remarqué par I>télé. Ils m’ont invité et chez eux j’étais payé. Ils m’ont dit: «Vos interventions nous plaisent, on vous embauche.» J’étais intermittent du spectacle, en contrat déterminé, et que je vienne ou pas je touchais une petite somme. Mais c’est là qu’on se rend compte qu’il n’y a pas de liberté d’expression. Car à I>télé mon aventure aura été très courte, un an et quelques mois. Plusieurs épisodes m’ont fait comprendre que j’étais indésirable en fait, même si, selon beaucoup, mes interventions avaient du succès. Par exemple: Moqtada al-Sadr était assiégé en Irak, et voilà que les journalistes me posent la question: «Vous pensez pas que pour éviter l’effusion de sang, Moqtada al-Sadr devrait sortir et se rendre, comme ça on ne détruit pas la mosquée, on ne détruit pas les cimetières d’à côté et les civils et tout?», j’ai répondu: «Écoutez, Moqtada al-Sadr, si vous avez remarqué, a un turban noir. C’est un chiite, et tout chiite qui a un turban noir est descendant du prophète. Or, lui il est où? Il est dans une mosquée, dans un établissement religieux qui est la propriété des descendants du prophète, alors c’est à qui de quitter la maison? Au propriétaire de la maison? Ou à celui qui vient en agresseur? C’est les États-Unis, c’est l’armée américaine qui devraient partir et laisser tranquille Moqtada al-Sadr.» Suite à cette émission, j’ai eu un coup de fil du ministre de l’Éducation nationale au Maroc que je connais, il m’a dit: «Bravo Bassam, c’est très bien ce que tu as dit, mais je crois que c’est pas du politiquement correct ça pour une chaîne française, tu risques de le payer cher». Effectivement il s’était pas trompé. Il y a eu une autre émission sur Arafat, où j’ai dit que si l’on traite Arafat de terroriste, les fondateurs d’Israël l’étaient également. Mais paix à leurs âmes tous, bon, pour leurs peuples c’étaient des héros! Ben Gourion par exemple, ou d’autres, si Arafat est terroriste, dans une certaine lecture eux aussi le sont! C’était en 2004, et à la fin du mois je reçois ma fiche de paye où il n’y avait que la moitié de ce que je touchais d’habitude. Je prends mon téléphone, j’appelle la secrétaire je lui dis: «Mais enfin je comprends pas, c’est la moitié», et elle dit: «Attendez c’est peut-être une erreur» et puis elle regarde et elle me dit: «Non, c’est le directeur qui a signé». Et puis après on ne m’a plus appelé. J’ai appelé pour intervenir, comme cela se faisait, mais plus rien. Ils étaient tellement lâches, voyez, qu’ils n’avaient pas le courage de m’inviter au bureau, de me dire: «écoutez monsieur Tahhan, on n’est pas d’accord avec vos positions, vous nous excusez, puis c’est tout», non!

F.S. : Ca aurait été avouer.

B.T. : Oui, peut-être, alors suite à cela, moi, quelques mois après, j’ai invité ce directeur qui m’avait embauché à déjeuner, à l’orientale. Il n’a soufflé mot de tout ça. Il me regarde comme si de rien n’était, et voilà ça c’est terminé comme ça. Voilà mon histoire avec I>télé. Par la suite un rédacteur en chef à I>télé, qui y est toujours, m’a dit: «Bassam, j’ai entendu dire dans la maison que tu faisais beaucoup d’ombre à leurs vedettes, tu étais très télégénique, franchement, et tu parlais bien, mais c’était pas dans la ligne de la rédaction. C’est-à-dire: tu étonnais par tes positions.» J’avais par exemple critiqué l’ambassadeur américain aux Nations Unies, j’avais dit que c’était l’Antéchrist de la démocratie, quelqu’un qui avait trempé dans des affaires louches avec la CIA. Ça a aussi compté sans doute, et ce qui est curieux c’est que j’ai été limogé si je puis dire suite à la visite du directeur de la chaîne aux États-Unis. Est-ce qu’il y a un lien à faire, je n’en sais rien. Mais peut-être qu’ils ont vu que j’avais une audience et qu’il fallait me réduire au silence, ce qu’ils ont réussi à faire. Je peux vous en raconter d’autres sur d’autres chaînes et d’autres radios. Alors qu’on arrête de me dire que l’information en France est libre, qu’il y a une liberté de penser et d’expression, c’est totalement faux. Le jour où l’on fera le procès des médias en France, on va découvrir des choses vraiment à plus que rougir de honte, parce qu’on nous fait avaler à longueur de journée des couleuvres et on nous traite comme de veaux.

F.S. : C’est d’autant plus scandaleux que la France est un pays où la presse a pris naissance. Je voudrais maintenant vous poser une question sur la genèse de la crise syrienne: j’ai entendu deux versions différentes et peut-être complémentaires de la genèse de cette crise, l’une dans la bouche de Gérard de Villiers lors de l’émission «Ce soir ou jamais» le 4 septembre, qui a parlé d’une révolte des frères musulmans à Deraa…

B.T. : Oui, et qui n’était pas pacifique, c’est vrai.

F.S. : …qui a été réprimée de façon assez musclée par l’armée syrienne et c’est cela qui a provoqué une réaction en chaîne, une escalade, avec la demande des frères musulmans – lesquels avaient été sévèrement réprimés par Hafez el Assad, le père de l’actuel président en 82 – qui ont fait appel au Qatar, lequel État aide les frères musulmans partout dans le monde…

B.T. : Le Qatar et l’Arabie saoudite, les deux! On a même des dons des particuliers de tous les pays du Golfe. C’est pour se faire pardonner les soirées bien arrosées en Occident, c’est dans la mentalité musulmane: on donne pour se faire pardonner, vous voyez. Et même la femme du prince Bandar, ambassadeur de l’Arabie saoudite aux États-Unis avait transporté des fonds, la femme de Bandar, qu’elle a donnés à certaines personnes qui étaient impliquées dans les attentats du 11 septembre, et ça embêtait beaucoup l’administration américaine… Vous voyez à quel point l’islam de ces pays du Golfe est quelque chose de très difficile à cerner, il est très difficile d’en démonter tous les rouages…

F.S. : …et donc la deuxième version de la genèse de la crise syrienne c’est vous même qui l’avez donnée en évoquant le printemps arabe en Tunisie qui a connu des échos en Syrie mais qui très rapidement a été instrumentalisé par les Occidentaux et les États-Unis qui ont profité de la situation pour briser l’arc chiite – vous êtes vous-même l’inventeur de ce concept – arc chiite dont la clé de voûte se trouve en Syrie, donc pouvez-vous revenir sur la genèse de la crise syrienne?

B.T. : Bien avant le printemps arabe voyez-vous, il y avait une arête dans la gorge des pays du Golfe, de leurs princes – ça c’est une expression arabe – qui leur est restée dans le gosier, ils ne pouvaient pas l’avaler, vous allez comprendre pourquoi. C’est que pendant la guerre du Hezbollah contre Israël, en 2006, Bachar el Assad qui avait soutenu le Hezbollah, avait prononcé un discours en utilisant une phrase de l’imam Ali, cousin du prophète, la figure du chiisme, et qui était de traiter les musulmans qui ne l’ont pas soutenu, lui Ali, de demi-hommes: «O demi-hommes!» Et dans la bouche de Bachar, ça avait un impact sur la psychologie de tous ces princes du Golfe qui étaient traités de demi-hommes. Si vous voulez vraiment humilier un Bédouin, traitez-le de demi-homme, ou comparez-le à une femme. Et ça il l’a dit parce que tout le monde savait que les pays du Golfe avaient soutenu le gouvernement Siniora au Liban pour donner le feu vert à Israël de complètement écraser le Hezbollah. Or Israël n’a pas réussi à écraser le Hezbollah. Et ils se rendaient compte que les Alaouites en Syrie, alliés de l’Iran, formaient un croissant chiite important qui empêchait leur politique de propagande et de prosélytisme de l’islam de tourner. Parce que dans l’histoire récente de l’islam chiite, après l’arrivée d’Assad au pouvoir, il faut retenir plusieurs dates: 1970, Assad arrive au pouvoir, il commence à aider les chiites du Liban en tant que minoritaires. Les chiites du Liban ne sont pas alaouites, ils sont un peu différents mais c’est la même famille. Quand Khomeiny arrive au pouvoir, dix ans après environ, Assad aide Khomeiny dans la guerre contre Saddam. Il devient un allié important. S’il y a eu des progrès dans l’industrie balistique et la fabrication de missiles en Iran, ça doit beaucoup au père Assad. Ce Bismark du Proche-Orient a compris que les prochaines guerres seraient des guerres de missiles. Quand il a vu que Saddam arrosait l’Iran de missiles et que l’Iran n’avait pas la technologie des missiles, il a envoyé en Iran ses missiles qui ont été démontés, fabriqués, modernisés, avec toute la technologie dont il disposait qui était à l’époque celle de l’Union soviétique, peut-être un peu chinoise, certains disent même un peu coréenne, j’ai pas vérifié dans les détails, c’est pas mon domaine. Toujours est-il que les frères musulmans et l’islam intégriste wahhabite, qui constituent deux tendances distinctes, se trouvaient dans le même camp face à ce qu’ils appelaient le danger stratégique des chiites constitué par l’Iran, avec un allié de l’autre côté qui faisait tenaille. Et n’oubliez pas aussi le Bahreïn, dont la majorité est chiite. Il est gouverné par un prince sunnite qui possède pratiquement tout l’archipel et où les citoyens chiites sont vraiment mal considérés par le pouvoir central, on l’a vu. Donc ça ça explique si vous voulez, une haine qui couve, qui n’attend qu’un événement pour sortir au grand jour et essayer de casser la Syrie. Il n’y a pas de complot, moi je m’oppose à ces théories complotistes, mais il y a en géostratégie, en géopolitique, un échiquier, et il y a des forces : des constantes et des variantes. Ces variantes sont dictées par le rapport de force des constantes. Donc si l’Arabie saoudite d’un côté trouve que l’alliance irano-syrienne est dangereuse pour ses intérêts nationaux, au moindre événement qui peut lui permettre de contrer cela, c’est une variante, et c’est ce qui s’est passé. Le printemps arabe en Syrie a connu cet essor, enfin cette tournure d’événements parce que sur l’échiquier il y avait cette opposition qui couvait, surtout après l’échec au Liban du gouvernement Hariri qui était soutenu par l’Arabie saoudite. Donc les Saoudiens ont bien compris que ce croissant chiite avait plusieurs cartes en main: il avait le Liban, il avait le Hamas, alors que le Hamas est sunnite, en Palestine. Car le Hamas avait beaucoup plus de rapports avec le croissant chiite, avec l’Iran et la Syrie, qu’avec l’Arabie saoudite et le Qatar. Ils ont essayé d’intervenir, mais ça n’a pas marché, pourquoi ça n’a pas marché? Mais les Palestiniens du Hamas n’étaient pas dupes, ils savaient que leur chef – que les Israéliens avaient cherché à assassiner par du poison en Jordanie – Khaled Meshaal, avait son siège à Damas. C’est Damas qui l’a accueilli. Vous voyez le jeu est très complexe. Donc ça a été une occasion en or pour le camp occidental, dès que le printemps arabe a pris naissance en Afrique du Nord, de déjà commencer à planifier comment il serait instrumentalisé et exploité en Syrie. Et ce fut le cas, et là, ce n’était pas uniquement les États-Unis et les Anglais, parce que d’habitude il y a en géopolitique une opposition anglo-saxonne/latine, la France est plutôt dans le camp latin, enfin, jusqu’à de Gaulle. Après les vedettes de Cherbourg, au temps de Pompidou la France est outre-Atlantique. Avec Mitterrand, les socialistes ont toujours aidé Israël, c’est connu. En 1956, c’est grâce au gouvernement socialiste qu’Israël a pu faire des progrès dans le domaine nucléaire. C’est Shimon Pérez, par ailleurs lui-même chercheur, qui était venu en France pour négocier les accords dans le domaine nucléaire. Dans la guerre de 56 Israël avait accepté le scénario d’intervenir, en contrepartie elle recevait une aide nucléaire, à l’époque où même la France n’avait pas de bombe nucléaire. Donc voilà la genèse… la meilleure preuve c’est que Assad, après les événements de Deraa, a reçu les notables de Deraa, et ils lui ont promis que tout rentrerait dans l’ordre. À peine sont-ils rentrés que c’est reparti de plus belle. Vous savez ce jeune garçon dont on prétend qu’il a été tué, violé, tout ça c’est de la blague. C’est suite à un prêche de Deraa et des villages à côté, les prêches des cheikhs, d’aller s’attaquer aux habitations des militaires syriens, comme quoi ce sont des alaouites, ce qui est faux, dans l’armée syrienne il y a pas que des alaouites. C’est impossible écoutez, les alaouites font deux millions et c’est une armée de 400.000 hommes, il y a un service militaire obligatoire vous pouvez donc pas dire que c’est une armée d’alaouites. Ils ont donc appelé les gens à aller s’attaquer à la cité militaire et à mettre à sac les habitations alors que les officiers étaient absents, et ce garçon Hamza a été abattu par une femme de militaire! Et alors encore une fois on cache la vérité, Al Jazeera s’en est mêlé. En tout cas si on veut faire un inventaire des mensonges de Jazeera, il y a de quoi remplir les rayons d’une bibliothèque entière. Et c’est dommage, parce qu’Al Jazeera était bien au départ mais maintenant il a perdu toute crédibilité. Aussi bien Al Jazeera qu’Al Arabiya, la chaîne rivale lancée par l’Arabie saoudite, et que les arabes appellent Al Hebria, la chaîne hébraïque, ça veut tout dire.

F.S. : Pouvez vous revenir sur cette opposition entre chiisme et sunnisme. Si j’ai bien compris c’est une querelle dynastique, mais sur le plan théologique est-ce qu’il y a une différence qui explique cette confrontation entre chiites et sunnites?

B.T. : Et bien vous voyez là on ouvre un grand dossier, comment vous répondre? Je peux le faire par des généralités. D’abord les sunnites sont de loin les plus nombreux dans le monde, ils sont un milliard et quelques, les chiites sont à peu près deux cent millions, c’est-à-dire peut-être un sixième des musulmans dans le monde sont des chiites, et les cinq autres sont des sunnites. Les chiites se distinguent par un clergé bien structuré, ça ressemble un peu à la hiérarchie chrétienne, il y a un chef suprême, qui est l’ayatollah, et puis il y a un clergé très bien structuré. Les chiites croient que celui qui doit succéder au prophète au niveau temporel et spirituel, doit être descendant d’Ali, c’est-à-dire du cousin du prophète, et de la fille du prophète qui est Fatimah. Pour les sunnites on peut en principe élire quelqu’un qui ne soit pas descendant du prophète mais en pratique les sunnites sur ces deux points ont fait exactement comme les chiites, mais sans fondement idéologique. D’abord, si vous remarquez la majorité des rois dans l’histoire étaient descendants du prophète ou se prétendaient tels: le roi du Maroc, il est descendant du prophète, le roi de Jordanie, il est descendant du prophète, qui fait exception à cela? Les Saoudiens, c’est vrai. Mais les Saoudiens vous savez c’est très récent, dans tous les cas de l’histoire quand il y a avait des califats c’étaient des descendants du prophète, même chez les sunnites. D’autre part on vous dit: il n’y a pas de clergé chez les sunnites, c’est faux. Ils disent qu’il y a pas de clergé mais en fait il y a un clergé. Cependant le système chiite est plus ouvert philosophiquement, parce qu’il n’a pas fermé la porte de l’effort personnel d’interprétation et d’exégèse. Alors que dans l’islam orthodoxe sunnite, dans la théologie comme dans le droit, cela se limite à quatre rites et vers l’an mille, c’est-à-dire il y a mille ans pratiquement, tout effort personnel a été condamné. Donc l’islam sunnite paraît si vous voulez plus traditionnaliste et plus formel tandis que le chiisme ouvre la voix à des visions religieuses beaucoup plus spirituelles. Mais vous me posez une question énorme. Toujours est-il que cet islam, ces deux islams, ont été affreux l’un vis-à-vis de l’autre, ils se sont massacrés pendant toute l’histoire de l’islam. Mais là ce qui gêne l’Arabie saoudite, pour revenir à la question du moment, c’est qu’elle voit d’un mauvais œil l’arrivée au pouvoir d’un clergé qui n’est pas sunnite et qui distribue de l’aide, qui n’a plus peur de cacher sa doctrine et qui comme eux fait la propagande du chiisme, autant en Afrique qu’en Amérique que partout ailleurs. C’est pour cela que le roi d’Arabie saoudite a dit qu’il fallait «écraser la tête du serpent», dans un mail ou un télégramme que WikiLeaks a révélé au grand jour. Et si vous lisez les recommandations de chaque congrès wahhabite, les chiites sont toujours représentés comme des ennemis, des mécréants. C’est donc très difficile de les réconcilier si dans le dogme wahhabite déjà, il y a un parti-pris contre cette minorité musulmane. Sans compter qu’une des régions les plus riches en Arabie saoudite est une région habitée par des chiites, le Hassa, et ils forment la majorité au Getaif. Et ces gens-là sont persécutés: chaque fois qu’ils se révoltent, ou qu’ils manifestent, les autorités saoudiennes disent qu’ils obéissent à un agenda étranger, c’est-à-dire aux Iraniens. J’ai eu beaucoup de discussions avec des sunnites, et s’ils apprennent que vous êtes chiite, tout de suite ils changent d’attitude, pour eux vous êtes un hérétique et parfois on entend «Il faut tous les massacrer les chiites!» Je l’ai entendu, j’étais comme ça en confidence avec un Saoudien, il m’a dit «Mais il faut tous les tuer! C’est quoi, un demi-million, pourquoi on s’en débarrasserait pas, ce serait fini! L’islam est un, c’est celui de la tradition mahométane, du prophète!» On élève le sunnite un peu partout dans le monde avec la haine des chiites, en leur faisant croire, moi je vois ça auprès de mes élèves maghrébins, que les chiites disent que Allah s’est trompé, qu’il aurait dû donner le Coran à Ali plutôt que de la donner à Mohamed. Chose qui est complètement stupide. C’est comme le protocole des sages de Sion, quand les Arabes en parlent, ils disent que c’est la vérité absolue alors que l’on sait que c’est un faux, un truc qui a été écrit pour être utilisé, notamment par les nazis, contre les Juifs. Ou ils vous disent par exemple que les chiites divinisent Ali ou alors: «qu’est-ce que c’est que ces pratiques, pourquoi ils s’auto-flagellent et tout?». N’empêche, que les sunnites ont pris quelque chose aux chiites alors que les sunnites n’admettent pas d’innovation dans les rites de prière. Vous savez la naissance du prophète musulman, c’est une fête chiite, que les fatimides chiites d’Égypte ont instaurée, et les sunnites aujourd’hui la suivent, donc ils sont en contradiction: si on n’innove pas dans les cérémonies religieuses alors pourquoi ils fêtent la naissance du prophète? Et n’oubliez pas, une dernière chose: pourquoi Damas? Et pourquoi tant de haine vis-à-vis des alaouites? Quand le califat va s’installer à Damas, c’est après les quatre premiers califes qu’on appelle orthodoxes, on s’est mis à maudire Ali sur toutes les chaires des mosquées de Syrie, et notamment la mosquée des Omeyyades, la mosquée centrale de Damas, jusqu’à l’arrivée d’un autre calife sunnite qui va interdire cette malédiction. Alors vous vous imaginez, les sunnites de Syrie, qui savent que dans cette mosquée Ali a été maudit pendant des siècles, que quelqu’un qui est alaouite gouverne, et les gouverne, ils peuvent pas avaler ça. Dans une perspective religieuse étriquée, pour eux c’est l’ennemi qui les gouverne. D’ailleurs quand ils disent du mal de ces alaouites qu’ils appellent nousrani, ils font un jeu de mot nousayri-nousrani, c’est-à-dire: nousayri, «espèce de chrétien». Ca dit tout de la tolérance de certains sunnites!

F.S. : J’ai écouté un certain nombre de vos interviews et les précisions que vous donniez sur le Conseil national syrien et l’Armée syrienne libre. Vous en parlez comme de conglomérats, est-ce que vous pouvez revenir dessus?

B.T. : Oui, aujourd’hui, je peux vous donner les dernières informations sur ces deux conglomérats. Aujourd’hui la France a lâché le Conseil national syrien. C’est-à-dire que les accolades données par Hollande aux cinq représentants du Conseil étaient juste d’apparence, la rentrée s’étant faite suite aux attaques de la droite, de Sarkozy et de Fillon, concernant le dossier syrien. Parce qu’ils se sont rendus compte – «ils» à l’Élysée et aux Affaires étrangères – que ce Conseil national syrien s’effilochait et ne représentait plus grand-chose. Maintenant, quant à l’Armée syrienne libre, comme dans le CNS il y a différents groupes armés qui ne se reconnaissent pas entre eux. Il y a eu d’ailleurs il y a trois-quatre jours des combats au nord d’Alep – d’Alep à la frontière turque c’est 45 km qui nous séparent – entre branches armées de cette ASL, une lutte entre bandes, parce que ce sont des bandes, qui représentent deux tendances de l’ASL. Et là hier, un autre général, vient d’essayer d’unifier ces forces à Alep, mais il n’a pas réussi: certains ont dit oui, d’autres non. Voilà les dernières informations sur le CNS qui s’effiloche, qui part dans tous les sens. L’Élysée a compris, parce qu’ils veulent former un gouvernement, que ce Conseil n’existe plus et il y a un changement de cap dans la politique française. Quant à l’Armée syrienne libre, ils ont compris aussi que c’était divisé, comment faire? Alors, ils ont «exfiltré» Tlass, qui est le plus gradé, dans l’espoir que ce Tlass, qui est le plus gradé des «défectionnistes», qui est sunnite, dont le père et la sœur habitent la France – ce sont des millionnaires sunnites – dans l’espoir que ce Tlass soit peut-être une carte importante que jouerait la France, parce que Tlass est soutenu par le Qatar mais pas par l’Arabie saoudite, parce que dès qu’il a annoncé sa défection, Al Jazeera s’est réjoui de l’accueillir, manque de bol il est allé en Arabie saoudite et pas au Qatar. N’empêche que maintenant les Français croient qu’après tout, pourquoi pas Tlass, alors ils me font vraiment rire parce que ce Tlass est détesté du peuple syrien, même des sunnites, parce que ils se disent: il est doublement traître, il serait alaouite, passe encore, il a volé le peuple, il est alaouite, les alaouites sont nos ennemis. Mais c’est pire, c’est un sunnite, dont le père a été ministre de la Défense, chef des Armées, on lui attribue des ventes d’armes, des commissions, enfin la famille Tlass n’a pas une odeur de sainteté auprès des sunnites de Syrie. Donc là aussi je crois que les Français ne savent pas quoi faire, parce que et l’Élysée et le Quai d’Orsay, sont peuplés d’incompétents. La France vit une période médiocre, on baigne dans la médiocrité la plus totale, non seulement dans la diplomatie mais dans beaucoup d’autres domaines. Ca va faire quarante ans que je suis en France et j’ai vu ce pays décliner sans arrêt. Et là aussi, dites-moi pourquoi les gens qui connaissent la situation, et de manière très profonde, ne sont jamais écoutés? Je ne vous cache pas que les Américains, en 82 ou 83, m’ont fait des ponts en or, pour aller à UCLA en Californie, présider un centre de documentation d’Orient contemporain. Et j’ai dit non, parce que moi franchement j’aime beaucoup la France, mon père aimait la France, c’est peut-être par fidélité à l’image du père, je suis francophone, francophile, voilà. Mais ce qui me fait mal au cœur, c’est qu’avec tout ça on n’est jamais écouté! Jamais!

F.S. : La France a du mal à trouver sa place dans la mondialisation, c’est vrai. Mais pour revenir à l’ASL, elle fait 30.000 membres?

B.T. : C’est ce qu’ils disent, 30.000, mais je ne crois pas à ce chiffre. Bon pour le chiffre, il y a des gens qui sont enrôlés qui n’ont même pas de barbe, 14-15 ans, on leur donne des armes, alors évidemment si vous intégrez tous ces gens-là, on peut peut-être dépasser les 30.000! Mais 30.000 vraiment militaires, j’en doute fort. Maintenant il faut pas oublier aussi que comme le Conseil national syrien est bourré de frères musulmans, d’islamistes de toutes tendances, il en est de même de l’ASL. Donc cette image que l’ASL serait laïque, avec 20% d’islamistes à côté, est complètement fausse. Parce que si nous prenons le nom des bataillons de cette ASL, suivez moi: «L’unification divine, ou monothéiste», «Les descendants du prophète», «Les libérateurs des mécréants», alors trouvez moi une armée dans le monde qui se croit une armée révolutionnaire et laïque et qui a toutes ces appellations religieuses: on se croirait dans un traité de droit ultra-orthodoxe du 11ème 12ème siècle! Non, c’est pas sérieux tout ça. Donc l’ASL, en gros il y a quatre groupes dans l’ASL en ce moment: il y a le premier qui s’est défait, Riad Al-Assaad, on a voulu faire de lui un maréchal, alors les autres qui sont plus gradés qui l’ont rejoint un an ou un an et demi après ont dit: «Mais enfin, pourquoi il serait maréchal, il n’est que lieutenant!», alors la réponse a été, c’est à mourir de rire tout ça, que oui mais lui a été le premier à faire défection! Et les autres de répondre que ce n’est pas une histoire de priorité. Alors là-dessus – vous voyez pourquoi on ne peut pas avoir une unité nationale au niveau de toute cette opposition bidon, je dis bien bidon – la déclaration du président du Conseil national aujourd’hui, par rapport à Tlass, ce sunnite gradé copain de Bachar, est que ce n’est pas parce qu’il a fait défection qu’il aura un poste dans la nouvelle Syrie. Donc la France se trouve le cul entre deux chaises, elle veut bien soutenir le Conseil national, c’est le «Club de Paris», elle s’est fait avoir avec ce «Club de Paris», avec le dossier Juppé. Ca veut dire c’est des gens: ce n’est pas un conseil, il n’est pas national, il n’est pas syrien. Mais à un moment donné, il fallait comme en Lybie qu’il y ait un Conseil dans l’espoir d’intervenir. La France a compris qu’elle pouvait pas intervenir, alors elle aurait souhaité qu’au moins ce Conseil s’entende avec l’ASL. Là aussi ça marche pas puisque son président condamne la nouvelle carte du génie fabiusien qui est d’exploiter Tlass pour la nouvelle Syrie. C’est-à-dire que peut-être ce Tlass ce super-grand général de l’Armée syrienne sunnite va pouvoir unifier cette ASL, mais même les gens de l’ASL voient en lui un traître.

F.S. : C’est quoi les trois autres composantes de l’ASL?

B.T. : Alors vous avez Assaad, c’est celui qui le premier qui s’est barré en Turquie, vous avez après deux autres aussi colonels qui sont comme des caïds, qui ont leur boutique, hein, et tout le monde, vous voyez, comme l’argent qui afflue sur la Syrie, vient de plusieurs sources, donc chacun, comme on dit en arabe, frappe avec le sabre de celui qui le finance. Donc il n’est pas étonnant que dans cette ASL, vous voyiez des gens pro-qatari, parce que c’est le Qatar qui paie, d’autres pro-Français, parce que c’est les services secrets qui exfiltrent, qui infiltrent, d’autres pour les Saoudiens, ils ne roulent pas tous pour le même maître, chacun représente plus ou moins la voix de son maître. Là hier à Alep est apparu un nouveau général, très gradé, qui dit unifier au moins sur Alep. Quand on voit tout ça, alors inutile de vous dire que cette armée institue des tribunaux d’inquisition islamiques. J’en ai parlé aujourd’hui sur BFM, vous avez un reportage sur la ville d’el-Bab, qui a été bombardée il y a trois-quatre jours, ils ont bombardé les écoles transformées en casernes pour les rebelles. Donc si vous voulez il n’y a d’union ni dans l’ASL, ni dans la Conseil national syrien, et bien malin est celui qui peut former un gouvernement. Là aussi il y a une erreur stratégique, politique et diplomatique que commet le France, et les autres, qui veulent lancer un gouvernement, ce gouvernement va être un élément supplémentaire de division parce que il y a déjà division. Si vous écoutez les témoignages, vous les scrutez, certains des ASL vous disent: «on va éliminer l’autre branche armée, dominer, et on va marginaliser le Conseil national, et c’est nous qui gouvernerons», vous écoutez le Conseil national: «on a formé un bureau de coordination des militaires au sein du Conseil national, on dominera l’ASL, on l’éliminera et c’est nous qui gouvernerons», et ainsi de suite. Donc comment voulez-vous former un gouvernement d’exil avec ces gens-là? C’est impossible. Et puis n’oubliez pas une chose, c’est que jusqu’à maintenant – admettez que sur le terrain il y a 300.000 soldats syriens, 350.000 et pas 438.000 comme disent les statistiques officielles à cause des «défections». Mais c’est pas des défections, c’est le problème des transports, un appelé ne peut plus rejoindre sa caserne s’il est au fin fond de la Syrie, comment voulez-vous qu’il puisse aller à Koneitra, le point frontière avec Israël? C’est des problèmes matériels, de communication, de transport. Cette armée-là tient toujours bon. Et jusqu’à maintenant admettez qu’elle a été utilisée de 5 à 10% de ses capacités militaires. Encore une fois, l’armée, la Syrie, étaient préparées à toutes les guerres, sauf la guerre civile, et c’est là son talon d’Achille. C’est là où l’Occident a compris que sans intervention directe, en nourrissant une révolte armée, il pouvait casser ce beau pays qui n’a pas signé de paix avec Israël, qui soutient le Liban pour que le Liban ne signe pas de paix avec Israël, qui soutient la Palestine et maintient cette rivalité entre l’Autorité palestinienne et le Hamas, entre Ramallah et Gaza, et c’est un gros morceau, et qui en même temps présente un danger pour les monarchies du Golfe puisque vous le voyez ce croissant chiite est énorme. Et l’erreur des Américains, évidemment, je l’avais dit, c’est d’avoir renversé Saddam, l’erreur dans leur optique, s’ils veulent vraiment se débarrasser des chiites. En renversant Saddam ils ont amenés les chiites au pouvoir, maintenant l’Irak est une colonie iranienne, qu’on le veuille ou non. Et depuis qu’ils se sont retirés d’Irak, la voie est libre pour que l’Iran transporte tout ce qu’elle veut en Syrie. Alors là, si vous voulez, ce croissant chiite avec le Hezbollah, les chiites d’Irak, les alaouites de Syrie, du Barhein, et aussi du Yémen, les chiites de Getaif, l’Iran et ajoutez l’inconnu que les Américains n’avaient pas calculé et ignoré totalement, c’est qu’en Turquie il y a 22 millions d’alaouites! Si ces 22 millions d’alaouites rejoignent le croissant chiite, alors là il y a une nouvelle donne au niveau géostratégique et géopolitique qui va changer tout le paysage du Moyen-Orient. Et s’ils font éclater la Syrie, qui nous dit que la Turquie ne va pas éclater, imploser: un tiers de kurdes, un tiers de sunnites et un tiers d’alaouites en Turquie, en gros pour simplifier.

F.S. : Vous dites le manque de préparation de l’armée syrienne à la guerre civile, les groupes djihadistes eux ne sont-ils pas mieux préparés au combat de rue et ne posent-ils pas de problèmes, notamment à Alep?

B.T. : Oui, alors ils posent des problèmes, non pas parce qu’ils sont mieux formés, pas du tout, je ne le crois pas, et qu’on leur a donné des armes. Bon, il y a des mitrailleuses lourdes sur des 4×4, c’est le Qatar et l’Arabie saoudite qui leur ont donné des mitrailleuses lourdes, et même des moyens de défense anti-aérien, pas des missiles mais des canons efficaces, des mitrailleuses lourdes qui peuvent abattre un hélico. Mais la technique qui était bien jouée de la part de la rébellion, c’était les cellules dormantes. C’est-à-dire qu’avant la bataille d’Alep, qui a commencé fin juillet, ils l’ont préparée. Ils ont compris qu’Alep ne manifestait pas, ce qui ne veut pas dire qu’elle est pour le pouvoir, mais c’est des industriels, c’est une ville traditionnaliste, les gens adorent leur ville, c’est la plus vieille ville du monde encore habitée, n’en déplaise aux Damascènes parce que on dit ça aussi de Damas, admettons, mais apparemment ce serait Alep. Donc ces gens-là n’ont pas soutenu la rébellion, et c’est eux le poumon économique, c’est une ville cosmopolite, il y a des Kurdes, des Iraniens, des Ismaïliens, des chiites, des sunnites, des Turcs, des Turkmènes, c’est international, Alep est la première échelle de l’Orient. C’est pour cela que la France avait installé, sous François 1er ou peut-être un peu après, son premier consulat au monde. Et ces cons de Français, passez moi le terme, ont trouvé le moyen il y a une dizaine d’années de ça, de supprimer le consulat d’Alep, par mesure d’économie, c’était la décadence de l’empire et de la francophonie. C’était un symbole, Alep est la plus vieille ville au monde, quand la France a décidé de créer son premier consulat à Alep, c’est pas pour rien, c’était symbolique: dans les échelles de l’Orient, Marseille, les Italiens, les Vénitiens, si vous vous reportez aux archives de la chambre de commerce de Marseille, les archives les plus anciennes, vous voyez un registre de toutes les familles françaises qui étaient installées à Alep comme commerçants. Et n’oubliez pas que le savon de Marseille est une bonne imitation du savon d’Alep. Donc ces cellules dormantes, avant la bataille d’Alep, ils avaient investi les vieux quartiers, et jour après jour là ils ont loué, les gens ont loué, et puis c’est le dollar. Mon frère me dit : vous avez une maison qui vaut trois fois rien, ils vous payent dix fois son prix, vous vendez! On a vu là près de chez nous dans Nayyal, un clan très proche de l’Arabie saoudite, ils ont acheté des immeubles, ils ont transformé les étages, les immeubles, en caches d’armes, et ils tirent sur l’armée. Maintenant de manière générale, une armée régulière perd toujours la bataille dans la guerilla urbaine. Vous pouvez pas! Quoi vous allez pas raser toute la ville! Ceci dit, l’armée syrienne n’a pas hésité à raser des quartiers entiers mais comment? Après sommation, on leur dit: «Sortez! Livrez les islamistes que vous avez, quittez!». Ils ont installé des points, des barrages, pour fouiller les gens. Après cela, s’il y a toujours des coups de feu qui partent, c’est les Migs qui interviennent et qui ratissent, qui vraiment mettent tous les immeubles à terre.

F.S. : Oui, vous avez parlé du quartier d’Hanenau.

B.T. : Salahadine. Salahadine est bombardé. Hanenau est bombardé aussi. Aujourd’hui il y a l’Arkoub, il y a plusieurs quartiers, Al-Kasr, Boustane al-Bacha, dans ma tête je vois les immeubles, les quartiers, c’est ma ville, c’est vrai que ces quartiers sont bombardés, Izaa, le quartier de la radio qui est avant, qui est le plus proche du centre ville par rapport à Salahadine, ça a été rasé, enfin des pâtés entiers, parce que là il y a avait des djihadistes en grand nombre.

F.S. : Je voudrais revenir sur les «Amis de la Syrie», le «Club de Paris» que vous évoquiez tout-à-l’heure. Vous vous êtes plaint que lors de la réunion des «Amis de la Syrie» à Paris le 6 août, Fabius ne vous ait pas invité en tant que représentant du collectif pour la Syrie, à votre avis pourquoi?

B.T. Ecoutez, le problème de Fabius c’est l’erreur de la diplomatie française: elle n’a pas cherché à fédérer les acteurs syriens, elle a seulement cherché à fédérer les opposants aventuriers, arrivistes, opportunistes qui faisaient partie de ce «Club de Paris» et qui ont joué le jeu avant la création même de ce Conseil national, à l’époque, juste après la mort, l’assassinat de Hariri. Le fils Hariri a aidé comme j’ai dit des Syriens à Paris financièrement et c’est de là que c’est parti. C’est Juppé qui a pris ces gens-là et Fabius a continué pour X raisons, mais je ne crois pas à l’indépendance de pensée de Fabius dans ce domaine…

F.S. : Est-ce que B.H. Lévy a joué un rôle ?

B.T. Ah sûrement, sûrement, évidemment parce que il faut pas se faire d’illusions, vous savez: quel est le pays qui tient tête à Israël, jusqu’à maintenant, dans la région, et qui a refusé de couper les ponts avec l’Iran? C’est la Syrie. Clinton lui a dit: «Coupez les ponts avec l’Iran et on vous garde au pouvoir», c’était clair! Le lendemain Assad s’est affiché avec le président iranien et le secrétaire général du Hezbollah, c’était vraiment se moquer des Américains et de leur puissance. Donc je crois que ça joue le jeu d’Israël toute cette guerre. Alors de là à accuser les responsables français de pro-israéliens, je n’irai pas jusque-là, mais quand même, il y a quelque-chose là. On ne peut pas ne pas penser: tiens, les socialistes ont une histoire d’amitié avec Israël qui commence avec le début de la création d’Israël, je vous ai parlé de 56, c’est si vous voulez dans la ligne directe de toute cette politique arabe socialiste qui est plus pro-israélienne que pro-arabe, mais c’est clair! Alors ça fait le jeu des Israéliens et c’est là où je dirais si guerre de procuration il y a et bien vous remarquez qu’il y en a eu d’autres de guerres de procuration: Israël n’a pas eu besoin de s’attaquer à l’Irak, l’Irak a été rasée, par une alliance internationale. Là aujourd’hui, s’il y a intervention, et bien ce sera pareil pour la Syrie. Je ne pense pas qu’il y aura intervention parce que c’est plus explosif qu’au temps de l’Irak, l’Irak n’avait aucun allié, la Syrie a des alliés, et puis la situation internationale géostratégique a changé. Enfin il y a la Chine et la Russie, et c’est la première grande bataille après la Guerre froide. C’est-à-dire on n’est plus dans un monde unipolaire, les Russes et les Chinois veulent montrer aux Américains que le monde est bipolaire à nouveau. Qu’il y ait les non-alignés ou pas.

F.S. : Est-ce que vous pouvez parler de la réalité de la présence russe en Syrie ?

B.T. : Alors en Syrie, la présence russe est très importante. Quand vous allez à Alep, les enseignes sont en russe, les gens parlent russe. Vous allez au souk, au souk on parle toutes les langues du monde, mais il y a eu tellement d’ouverture économique – c’est une présence économique avant d’être militaire – que c’est partout marqué: «Nous parlons russe» et les enseignes sont en russe, dans tout le souk, dans toute la ville, peut-être moins maintenant. Moi quand j’y suis allé j’ai été frappé par le cyrillique qui ornait les enseignes du souk d’Alep qui côtoyait l’arabe, et ça c’est important, ils venaient acheter du tissu, beaucoup de choses. Puis n’oubliez pas que la Russie a des racines profondes dans l’orthodoxie chrétienne, et dans l’Orient les souks d’Alep, avec les souks d’Istanbul, ce sont les plus grands souks du monde, et c’est construit en dur. Imaginez la ville de Fez au Maroc, les souks de Fez multipliés par vingt fois, ça fait je ne sais pas combien d’hectares les souks d’Alep, en dur et ça remonte au 15ème siècle, l’époque où Alep était plus grande que Paris, plus peuplée. C’est-à-dire quand Alep comptait 350.000 habitants, au 16èmesiècle c’était important, Paris devait en compter moins, dans les 250 à 300.000 habitants. La Russie a toujours été l’alliée de la Syrie depuis le début, le Parti communiste syrien a été créé je crois deux ans après la révolution d’octobre. Et puis n’oubliez pas que les Syriens sont contre la création d’Israël, sont contre Sykes-Picot (2), le partage du Proche-Orient entre l’Angleterre et la France. Et qui a révélé au monde Sykes-Picot? Les Russes. C’est un diplomate, après la révolution, qui a dit: «Écoutez, voilà il y a Sykes-Picot». Le monde arabe va découvrir la trahison de l’Occident, la trahison de Fayçal, de la révolution arabe de 1916, par les Russes. C’était un diplomate qui avait les documents sur Sykes-Picot, un diplomate qui va dire «Écoutez bon voilà, regardez ce qu’on fait les Français et les Anglais». Et alors à ce moment-là la Syrie a cherché à être américaine. Au temps de la Société des Nations, ils ont envoyé un Comité, la Syrie n’a pas voulu du mandat français, elle voulait un mandat américain, c’est dit ça dans l’histoire. Quand les Américains ont sacrifié la Syrie, ils l’ont donnée à l’Europe, à la France, les Syriens évidemment ont trouvé que les Soviétiques, les «Russes», étaient beaucoup plus justes, parce qu’ils n’ont jamais divisé ce pays, c’est pas eux qui ont accordé l’indépendance du Grand Liban. Pour beaucoup de Syriens la création du Grand Liban reste une plaie ouverte, ils n’ont jamais avalé cette création du Grand-Liban. Le petit Liban, passe encore, mais pourquoi la Bekaa, la Bekaa a toujours été syrienne. Mais plus encore, la France a cédé tous les contreforts du Taurus, qui étaient riches en sources aquatiques, pourquoi? Pour la Syrie ça a été trois fois donné par les Français aux Turcs. Alors vous vous imaginez, c’est-à-dire que pour les Syriens la Russie ou l’Union soviétique, n’était pas un pays ennemi, dans son histoire contemporaine, au contraire ils n’ont pas cherché à diviser, et ça vous explique après l’Union avec l’Égypte, toute cette amitié syro-russe… Vous savez ça me rappelle le professeur Alexandre Minkovski, qui était un de mes amis et que j’aimais beaucoup, un jour on discutait et il m’a dit: «Bassam dis-moi pourquoi la révolution palestinienne, les Syriens, pourquoi cet amarrage à gauche? Pourquoi la gauche, pourquoi l’Union soviétique, pourquoi? Vous êtes francophones», j’ai dit «Et bien écoutez quand il s’est agi d’armer la Syrie, de demander de l’aide, l’Occident nous a tourné le dos. Qui pouvait nous donner des armes? L’ ‘autre camp’, dans cette équation bipolaire». Hé mais c’est normal, pourquoi Arafat? Parce que tout l’armement de cette révolution palestinienne était soviétique. Qui s’est opposé à Nasser? Les alliés des Américains: l’Arabie saoudite. Et le jour où ils ont eu un bonhomme qui voulait prier à Jérusalem, le roi Fayçal, il a été assassiné par son neveu. Et l’assassinat de Fayçal c’était la CIA, le neveu c’était le bras, mais le cerveau c’était pas le neveu, il y avait la CIA derrière. Alors il y a une présence militaire, et quand en 67 les Syriens ont perdu la bataille, Assad a commencé à recruter des pilotes de guerre à partir de très jeune, je crois que c’était même avant le bac. Il prenait les plus doués, et ils étaient formés, c’est pour ça qu’après, dans les batailles de 73, les pilotes syriens étaient vraiment de bons pilotes, pas comme en 67. Il y a donc une implication militaire très importante, ce sont les experts soviétiques qui ont formé l’armée syrienne, dont le noyau est français, la formation est française au départ. Jusqu’à maintenant dans le jargon militaire de l’armée syrienne il y a des mots français: par exemple on dit «dousir» pour le dessert, ou on dit «elcâr», pour le quart, et la première académie militaire qui a formé Assad père, elle a été fondée par les Français, c’est l’académie de Homs, qui avait donné la chance à beaucoup de gens d’origine modeste, de devenir des gens qui gouverneront la Syrie plus tard. Donc la présence russe est importante économiquement, socialement également, il y a beaucoup de mariages mixtes, ainsi qu’au niveau commercial. On dit aussi, que les Russes auraient trouvé de l’uranium dans les phosphates du désert syrien, c’est pas mon domaine, j’ai pas vérifié, mais vous savez il y jamais de rumeurs comme ça sans fondement. Et il y a une présence militaire, il faut dire que la Russie a toujours rêvé, l’empire soviétique aussi, d’un port dans les eaux chaudes. Et ils l’ont à Tartous, la base militaire de Tartous, d’ailleurs certains accordent une grande importance à ce Tartous, on vous présente ça comme une base militaire à la James Bond, qu’il y aurait des choses souterraines, je crois pas à ça, c’est simplement un port militaire où viennent mouiller des bâtiments russes. Alors on vous dit : «Vous savez, avant de s’attaquer à la Syrie, vous savez ce qu’il y a dans la base de Tartous?» Je crois que ça tient plus des romans-fiction que de la réalité. Voilà en gros si vous voulez, et puis n’oubliez pas qu’il y a une composante orthodoxe dans la population syrienne. Des Syriens et des Libanais orthodoxes avant la création du Liban, avaient leur petit séminaire à Kiev ou à Moscou, dont l’illustre écrivain libanais Michael Nouaima, qui est mort très vieux, centenaire, et qui a été petit séminariste en Russie tsariste, bien avant la révolution. Alep enseignait le russe au début du siècle, au lycée des Trois Lunes, les trois lunes c’est les trois pères de l’Église, Saint Jean Chrysostome, Saint Basile et Saint Grégoire. Et culturellement c’est énorme, l’apport russe dans la culture syrienne chrétienne et musulmane, c’est toute l’école orientaliste russe qui a étudié les manuscrits musulmans. Un des plus grands centres qui contient des vieux manuscrits du Coran et d’autres, c’est Saint-Pétersbourg. Et pour les chrétiens, vous savez qu’il y a une grande école d’iconographie à Alep, qui est connue dans le monde entier, on a 4-5 grands peintres, les Mousawer, c’est une grande famille de peintres. Tout au début, les Syriens faisaient l’icône, et c’est les envoyés moines de Russie tsariste qui peignaient les visages et les mains, parce que ça demandait plus de technique. Et petit à petit, avec cette coopération monastique, aujourd’hui si vous avez une icône de l’école d’Alep du 17ème siècle, ça n’a pas de prix. Il y a eu des expositions à Paris de cette école d’Alep. Il faut pas non plus oublier qu’Alep, je vous dis pourquoi j’ai fait référence à François 1er dans les capitulations avec l’empire turc, c’est qu’il avait compris l’importance de ce Proche-Orient, de ces minorités. Et il était un peu le mécène et le protecteur des minorités face à l’autorité ottomane qui a accepté son autorité, c’est là la grandeur de la France et son exception, quand on la compare à la médiocrité actuelle. J’y ai fait allusion chez Bourdin sur BFM, j’ai dit «Enfin la grandeur de François 1er c’est d’avoir défendu les minorités, puisse François Hollande suivre la bonne voie, de ses prédécesseurs!». N’oublions pas encore une dernière chose, c’est que ce que ne pardonne pas la Syrie à la France, et voit donc d’un bon œil la Russie, c’est quand la France a décapité tous les chrétiens d’Orient, tous les chrétiens: Jordaniens, Palestiniens, Libanais, Irakiens en décapitant le christianisme en donnant Antioche, la première capitale du christianisme, c’est notre Rome à nous, à la Turquie. Pour la désaxer à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, alors que la grande majorité des habitants d’Antioche et d’Alexandrette étaient chrétiens orthodoxes et alaouites et parlaient arabe, les Turcs étaient une minorité, d’ailleurs Antioche/Antiochus, général d’Alexandre, c’est le créateur de la Syrie antique. Et en donnant Alexandrette, qui est la ville d’Alexandre – c’est le port qui était le port d’Alep – on a cassé économiquement la première échelle de l’Orient, Alep, qui avait comme voie maritime Alexandrette. On a donné tout ça, on a organisé un referendum truqué pour chasser les chrétiens orthodoxes de cette région qui sont venus se réfugier à Alep, parce que le Atay, ce que les Turcs appellent le Atay, nous on l’appelle Liwa ou le Sandjak, c’est-à-dire toute cette province d’Antioche et d’Alexandrette a été cédée à la Turquie. Et jusqu’à maintenant dans les cartes syriennes c’est en pointillés, et c’est pour cela que dans le collectif pour la Syrie, dans notre esquisse de déclaration, on a mis que nous on tenait à Antioche. Parce que vous pouvez pas parler de Syrie, vous pouvez pas parler de christianisme, sans Antioche. Tous les patriarches aujourd’hui, quel est leur titre? Patriarche d’Antioche et de tout l’Orient. Et Antioche est en tête. N’oubliez pas également que le premier État chrétien du monde c’est l’Arménie, tout le monde le sait, mais quels liens il y a eu dans l’histoire entre l’Arménie et Antioche? Avec la période des croisades, c’est énorme! Donc vous voyez, l’Occident chrétien est le premier ennemi de la chrétienté d’Orient. Jamais dans l’histoire il n’y a eu autant de conversions forcées vers l’islam que pendant la période des croisades. Et là aujourd’hui je qualifierais cette intervention occidentale de nouvelle croisade, la croisade qu’a promise Bush, aujourd’hui c’est Obama qui la réalise, lui qui est anti-belliqueux, anti-guerre dans ses déclarations. Et qui en est l’instrument? C’est justement l’Europe latine, c’est honteux. Et je rappelle, permettez moi de développer ce parallèle parce qu’à la télé on ne m’a pas permis de le développer, parce qu’il y a des partis-pris dans cette télé, il y a des gens qui ont le droit de disserter et d’autres pas. Alors c’est quoi? Quand la 1ère croisade arrive à Jérusalem, qui sont ses premières victimes? C’est les juifs et les chrétiens, d’Orient, les croisés vont massacrer tous les chrétiens et tous les juifs.

F.S. : Comme ils avaient mis à sac Constantinople.

B.T. : Bien sûr, et là je crois, dans cette nouvelle croisade, croyez moi c’est les minorités qui vont être massacrées mais quelles minorités? Contrairement à ce qu’on pense, les chrétiens, les juifs, les Kurdes, les chiites, ne sont pas les seuls minoritaires de ce Proche-Orient. La forte minorité du Proche-Orient ce sont les musulmans sunnites modérés. Et c’est ceux-là qui sont en train de payer les pots cassés, la facture de cette nouvelle croisade. Avec la restauration, l’institution des tribunaux d’inquisition islamiques, cette terreur de barbus, croyez moi, on va vraiment vers un Orient fanatique, où la majorité justement, prônerait le modèle wahhabite, à savoir: couper la main aux voleurs, lapider l’adultère, décapiter le renégat, enfin je veux pas rentrer dans une longue dissertation des prescriptions wahhabites mais c’est ça, on est en train d’installer ça. Alors est-ce que c’est un jeu de la part de l’Occident? Aujourd’hui éliminer les chiites ouverts en utilisant l’arme des djihadistes pour après s’attaquer à l’Arabie saoudite, peut-être. Mais si c’est un mauvais calcul et que ces gens-là après deviennent très forts et qu’on arrive plus à les éliminer, tout comme ce qui s’est passé en Afghanistan? La guerre d’Afghanistan, je suis désolé, les États-Unis l’ont perdue. Ils l’ont gagnée peut-être sur les Soviétiques à un moment donné, mais ça a donné le 11 septembre, ça a donné toutes ces vagues, les nouveaux sanctuaires d’Al Qaida ne sont plus en Afghanistan, ça va être en Syrie, et aujourd’hui ils sont plutôt en Afrique noire. Qui a rasé les tombeaux des saints de Tombouctou à la wahhabite? C’est bien les djihadistes du Mali! Et alors expliquez-moi comment Fabius veut lever une armée et l’envoyer contre les islamistes du Mali, et en même temps aider les islamistes en Syrie! Ca ça montre vraiment qu’il n’y a aucune cohérence ou qu’il y a tout simplement de la traîtrise.

F.S. : J’ai une question sur l’alliance tactique et stratégique de l’Occident avec l’islam sunnite dans sa version la plus traditionnaliste, le wahhabisme: est-ce que dans cette alliance, l’Occident espère que l’islam, y compris dans ses versions les plus rigoristes, va se dissoudre dans la mondialisation, va se démocratiser, ou est-ce que derrière tout ça il y a l’idée d’un partage du monde entre un islam qui représente un milliard d’individus dans sa version sunnite et l’Amérique où l’islam n’est pas présent?

B.T. : Enfin l’islam est présent dans les deux Amériques.

F.S. : Mais de façon très minoritaire.

B.T. : Oui, mais vous savez pas comment. Vous savez l’avenir de l’islam au niveau démographique est très important parce que la femme musulmane est plus féconde, plus fertile, c’est connu. C’est comme ça d’ailleurs qu’il y a eu des gens d’extrême-droite qui ont fait circuler sur le net des films comme quoi tout le monde serait musulman sous très peu de temps, vue l’évolution des choses, moi je crois pas à cette thèse. Bon c’est un danger, c’est vrai, mais c’est-à-dire il faut voir. Moi je crois pas à la fidélité dans les amitiés occidentalo-américaines. Tous les amis des Américains, sont tombés, c’est la politique du citron pressé. Moubarak, est-ce qu’il y avait meilleur ami des Américains que Moubarak? Ca y est, ils l’ont sacrifié! Saddam était bien l’ami des Américains et de l’Occident puisqu’il a essayé de contenir la révolution chiite de Khomeiny, il est tombé! Kadhafi, on lui avait bien vendu des mirages, Sarkozy allait même lui vendre notre bombardier-chasseur invendable, le Rafale, juste avant hein! Non, vous savez, ça ça donne de la force à l’islam, on se dit: «qu’est-ce que c’est que cet Occident mercantile? Où sont les valeurs de la chrétienté?». C’est pour cela que moi, j’ai honte pour l’Occident chrétien, j’ai vraiment honte, on se demande: «Mais c’est quelle morale? Enfin où est l’éthique dans tout ça?» Quelle éthique il y a à armer des djihadistes en Syrie, au nom de la démocratie? C’est exactement comme la grande croisade qui est partie pour libérer le Saint Sépulcre, pour que les pèlerins puissent aller se recueillir sur le tombeau du Christ. Aujourd’hui on a remplacé le Saint Sépulcre par la démocratie. Mais tout le monde sait, que ce soit le Saint Sépulcre, historiquement c’était un prétexte faux, et aujourd’hui la démocratie est aussi un faux prétexte. Parce que s’ils se piquent de démocratie ces pays occidentaux, quel est le pays le moins démocrate dans le monde arabe? On raisonnerait comme ça hein? C’est sûrement pas la Syrie. La Syrie a une constitution, elle a un parlement, elle s’est modernisée comme elle a pu, avec toutes les guerres qu’elle a vécues, isolée du monde entier, l’Occident ne voulait plus d’elle, parce qu’elle n’a pas plié l’échine vis-à-vis de l’Angleterre et de la France, elle s’est vue obligée de pactiser et de demander la coopération avec l’Union soviétique. Ils étaient obligés, c’est pas par amour des Russes, ils pouvaient pas faire autrement, et là aujourd’hui, au nom de la démocratie, on veut casser ce pays qui lui a été un refuge pour les Arméniens. S’il y a des Arméniens qui existent aujourd’hui dans le monde, c’est grâce à la Syrie. Enfin une grande partie de ceux qui ont été en Occident, ceux qui ont émigrés ils sont pas venus d’Erevan, ils sont venus de Syrie. Alep, moi mon grand-père a offert – il avait une carrière à Alep – il a offert tout le terrain autour de sa carrière aux premiers immigrés arméniens. Qu’ils soient chrétiens, musulmans ou tout ce que vous voulez, les Syriens n’ont jamais persécuté les Arméniens, jamais, ça a toujours été une terre d’asile et de refuge. Ne serait-ce que en tant que terre d’asile je peux vous dire que la Syrie, c’est ma fierté de Syrien qui parle, est plus une terre d’asile que la prétendue «France terre d’asile». Un exemple tout simple et tout récent, on a eu combien d’immigrés irakiens? Certains disent entre 1 million et demi et 2 millions et demi, est-ce que la Syrie a demandé une aide? Non, jamais! Les Syriens sont fiers: pourquoi demander une aide? On n’est pas des mendiants nous! C’est le pays le moins endetté, et il ne suit pas le modèle libéral américain. Je passe, pourquoi aujourd’hui alors un pays qui a un taux de croissance de 10 à 11- 1/2%, la Turquie, demande une aide pour les réfugiés? La Jordanie, bon, la Jordanie c’est vrai, c’est un pays pauvre, ça a toujours été la province désertique du sud de Damas, passons, elle reçoit l’aide de l’Arabie saoudite parce que les saoudiens ont chassé les hachémites de la Mecque. Moi mon rêve serait que les descendants du prophète reprennent la Mecque, il y a une parenthèse dans l’histoire où les Saoudiens depuis 1921-22 ont conquis la Mecque, vivement que cette Mecque revienne aux descendants du prophète! La Jordanie aujourd’hui dit avoir besoin de 750 millions de dollars pour les camps de réfugiés syriens. Alors que tout le monde sait, les gens qui se réfugient en Jordanie c’est les mêmes clans, c’est les mêmes tribus, parce que la frontière a été tracée à la règle entre la Syrie et la Jordanie. Par exemple vous avez l’oncle qui est syrien et le frère est jordanien. Et on demande une aide internationale, pour ces réfugiés syriens, non, où est la fierté bédouine de ces Jordaniens? Vous voyez, en faisant éclater le Syrie, cette population du Proche-Orient a perdu son âme. Il n’y a plus d’éthique, il n’y a plus de valeurs: c’est pas humiliant pour le roi de Jordanie de demander une aide pour les réfugiés syriens?

F.S. : C’est un phénomène général donc, lié à la mondialisation, cette perte des valeurs.

B.T. : Sûrement, et c’est là une raison de plus je vous dit, pour admirer ce peuple qui malgré tout les sanctions, cet État, même s’il y a de la kleptocratie, ça je suis le premier à le dénoncer, mais qui n’était pas endetté, c’est incroyable! Et on oublie tout ça, pour défendre le petit Liban chrétien, mais le Liban n’est pas chrétien, qu’est-ce que c’est que ces trucs-là que la France est la mère de chrétiens d’Orient, mais quelle mère? C’est du n’importe quoi! Ils sont en train de bousiller le berceau du christianisme qui est la Syrie et franchement l’Occident chrétien, avec cette alliance sacrée avec l’islam intégriste, et bien on mettra longtemps à oublier ça hein, et je crois que viendra un jour où il faudrait traduire les responsables français en justice. C’est des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Alors écoutez, dites-moi pourquoi parmi tous ces correspondants du Monde, de Libération, de je ne sais qui, personne n’a soulevé le problème des quatre villages chiites entre Alep et la Turquie qui ont été assiégés par des djihadistes – l’ASL si vous voulez, c’est bonnet blanc, blanc bonnet – ils étaient obligés de manger du bois, pour survivre, il y a eu des viols, des massacres, alors dites-moi dans toutes ces visites guidées de correspondants, de différentes instances médiatiques occidentales, comment ça se fait que personne n’a fait un détour de cette visite guidée pour voir ces villages chiites, je vous les cite : Fouaa, Fatimah Azahra, Noubbol et la région des Magawlas (les Mongols). Ces gens-là ont été mais massacrés par ces djihadistes, ce ne sont pas des alaouites, ce sont des chiites, c’est-à-dire duodécimains, personne n’en parle! J’aurais voulu moi que Aubenas ou je ne sais qui qui a été là-bas aille voir et dise: «Effectivement il y a des minorités musulmanes qui ont été persécutées». On n’en souffle mot. Ca on ne m’a pas permis de le dire à la télé ça: «On a compris, passez à autre chose»!

F.S.: Vous avez précisé dans une de vos interviews les raisons pour lesquelles le Qatar finançait les frères musulmans partout dans le monde, et vous avez rappelé que le Qatar achetait des immeubles, des entreprises ici en France et des entreprises de presse, est-ce que vous pouvez citer précisément lesquelles?

B.T. : Apparemment le Qatar était actionnaire du Monde (3), il ne l’est plus. Mais il est actionnaire d’autres. Mais ça ne m’étonne pas que même les Français, je crois à leur bonne volonté, mais ils peuvent être manipulés, on est tous plus ou moins manipulés, mais au moins qu’on soit conscients que l’on peut être manipulés, c’est ça qui est important. Les journalistes vous savez font de l’auto-surveillance de l’autocensure, atroce, et moins on est gradés plus on fait de l’autocensure dans la presse française. C’est-à-dire les vraiment grands patrons, je vais vous donner un exemple: moi j’aime beaucoup Michel Field, pourquoi? Depuis le début de la crise syrienne et du printemps arabe, comme je l’ai senti, je suis sur une liste noire, j’ai des preuves. Je vous en parlerai après. Comme on ne m’invitait pas, parce que je tenais un discours qui représentait, qui incarnait une note dissonante dans cette orchestration des médias, qui donnait toujours n’est-ce pas que Assad est un tortionnaire, est un dictateur qui tue son peuple, il faut se dépêcher vite de le balayer à la libyenne, voilà. Moi j’ai toujours dit «non, vous comprenez mal la situation». Le seul journaliste qui me permettait de soutenir toujours, de jouer cette note dissonante, c’est Michel Field à LCI. Parce que je crois que c’est un grand journaliste qui est indépendant, qui ne subit pas, c’est pas le chef de la chaîne qui va l’appeler, lui dire: «Vous bazardez ce Tahhan». C’est un indépendant. Par contre, je vous donne un autre exemple, je vous ai parlé de I>télé, je peux vous parler de France24. Je suis l’un des fondateurs de France24 en arabe. J’intervenais presque une fois toutes les deux semaines sur trois ans, gratos. Quand j’ai appris ce que gagnait Christine Ockrent, un paquet! Et que moi parfois je devais aller à onze heures et demi du soir, parfois je faisais sauter des cours pour défendre un point de vue qui était important, je demandais l’autorisation de mes supérieurs… Et un beau jour, j’interviens sur France24 en français, sur le problème syrien, et encore une fois je dis que là ce n’est pas une vraie révolution. Parce que j’étais intervenu en français et en arabe pour la révolution en Tunisie, en Libye, en Égypte, au Yémen, j’ai appelé, parce que moi je suis prof de prépa depuis trente ans, mes élèves à descendre dans la rue, à manifester, à prendre le pouvoir. J’ai interpellé, que Dieu ait son âme, le pape copte, en arabe, en lui disant: «je vous parle Votre Sainteté, c’est le moment de prendre position». Enfin bref, dans une émission avec Vanessa Burgraf j’ai dit mon point de vue sur la Syrie. Depuis ce jour-là, l’émission c’était le 17 avril 2011, on est en septembre 2012, je n’ai jamais été réinvité, ni en arabe ni en français. On m’a invité trois fois: un quart d’heure ou une demi-heure avant l’invitation, ils se sont excusés, parce que le sous-fifre qui n’était pas au courant qu’il ne fallait pas m’inviter – il avait vu que c’est l’homme de la situation ce Tahhan qu’il fallait l’inviter sur ce sujet – ben a reçu l’ordre: «non, vous dites que on a changé d’émission, que…». Alors, un collègue dont je peux citer le nom, qui est le rédacteur en chef d’Afrique-Asie, était un jour à France 24, il était un peu à l’arrière-plan, Majed Nehmé, il m’appelle et il me dit : «Écoute Bassam, tu es sur une liste noire». Je lui dis : «Comment ça?», il m’explique: «J’étais à l’arrière-plan devant le rédacteur en chef Ahmad Kamel – qui est viré maintenant de France 24 – devant moi il disait à ses collaborateurs, sur l’ordinateur il a barré ton nom, en parlant en arabe il a dit: – vous n’invitez plus M. Tahhan., hors de question.» Il ajoute: «Il savait pas que j’étais derrière, j’entrais moi pour intervenir en français, il a pas su que j’ai entendu, mais moi je te le dis entre amis: tu es sur une liste noire, ils ne t’inviteront plus». Majed a lui-même été sur la même liste noire quelques temps après, il n’intervient plus. J’étais étonné, j’appelle les journalistes et je leur dis: «Mais qu’est-ce qui se passe? Pourquoi je suis pas invité?» Ils me répondent: «Mais nous on est au courant de rien.» Ouassine Nasr, un nouveau, une nouvelle recrue de France 24, il m’a invité une fois, je lui ai dit «fais gaffe, parce que peut-être tu vas te faire taper sur les doigts si tu m’invites», il me répond : «Ah bon? excusez-moi, moi je viens d’être embauché, je veux pas d’histoires, attendez je vais me renseigner». Il se renseigne et il me dit: «Effectivement, ne venez pas, je vous en prie, et puis ne me parlez pas, ne citez pas mon nom. Moi je viens d’être recruté je ne veux pas avoir d’histoire, apparemment il faut pas vous inviter, c’est ce que j’ai compris». Ouassime Nasra, il est toujours à France 24. Alors bon moi, ça m’a permis de faire un tour chez Michel Field, de venir de temps en temps à BFM. Entre-temps il y a eu un changement de la direction de l’information, la nouvelle directrice de l’information je la connais, j’ai son numéro. Je l’appelle pendant les vacances, au mois de juillet: «Qu’est-ce que c’est que cette liste noire, maintenant que tu es la directrice de l’information?», elle me répond: «Non, non, ne t’inquiète pas je vais enquêter». Je n’ai jamais eu de réponse. Là il y a quelques jours, je lui ai envoyé un SMS, Nahida Nakad: «Tu en es où dans ton enquête sur cette liste noire? Toujours est-il que depuis plus d’un an et demi, j’ai jamais été invité par vous ni en français ni en arabe».

F.S. : Elle a travaillé dans les Balkans Nahida Nakad.

B.T. : Peut-être, oui, quand il y a eu le problème entre Pouzilhac et Christine Ockrent, elle qui a été recrutée par Christine Ockrent elle a pris le parti de Pouzilhac pour rester et elle a eu une promotion. On a viré Philippe di Nacera qui était le directeur de l’information, pour la mettre elle. Et comme moi dans le temps pour aider un journaliste qui est la star de France 24 arabe, j’étais intervenu en sa faveur comme il me l’avait demandé auprès du directeur de l’information de l’époque, qui n’était pas Philippe di Nacera, «parce que c’est pas normal, ce que fait Nahida Nakad vis-à-vis de moi en arabe, je suis le premier speaker», après elle m’a appelé, elle m’a dit: «J’ai pas apprécié Bassam que sans me dire tu ailles intervenir auprès du directeur de l’information». Serait-elle rancunière ou obéirait-elle à des consignes venues d’en haut? Alors je lui ai dit: «Qu’à cela ne tienne, donne moi ton numéro, si j’avais eu ton numéro je t’aurais appelée tout de suite en disant que là ça va pas ce que vous faites en arabe». Bon je suis quand même auteur d’un rapport sur les médias au Maroc, j’ai restructuré tous les médias marocains en 2003, justement suite à mes interventions sur LCI. Nabil Ben Abdallah, le ministre de l’Information de l’époque, à l’été 2003, m’a invité officiellement pour lui faire un rapport sur les médias. Alors je lui ai fait l’étude de l’école de presse de Rabat, sur la manière dont il fallait changer les programmes, j’ai été voir toutes les télés, les radios, j’ai fait un boulot énorme, j’ai été l’auteur d’un rapport pour contrer le terrorisme au Maroc en revoyant la politique des médias. Bref, jusqu’à maintenant je n’ai aucune réponse de Nakad, aucune, je vais vous montrer mon courrier avec elle, que je vous raconte pas d’histoire, elle n’a toujours pas répondu, et on est plusieurs à être exclus et à figurer sur une liste noire: «Bonne année, c’est la troisième fois qu’on m’a invité à intervenir pour s’excuser une heure avant, lamentable de médiocrité, meilleurs vœux, Bassam Tahhan», «Bonjour, Élu porte-parole du Collectif pour la Syrie, j’aimerais être interviewé par tes soins, félicitations pour ton nouveau poste, B.T.», «Chère Nahida», alors elle m’envoie son mail le 11 juillet comme quoi elle est en vacances, que sa secrétaire va traiter ma demande! Bref, «Chère Nahida, où en es-tu de l’affaire de la liste noire d’Ahmed Kamel et la présentation du collectif pour la Syrie? Bien à toi B.T.», «Chère amie, où en es-tu de ton enquête sur la liste noire d’Ahmed Kamel et des conséquences, toujours est-il que je n’ai pas eu l’honneur d’être invité par France 24 depuis plus d’un an et demi. Bien à toi».

 

(1) http://collectifpourlasyrie.monsite-orange.fr

(2) Les accords Sykes-Picot sont des accords secrets signés le 16 mai 1916 entre la France et la Grande-Bretagne (avec l’aval des Russes et des Italiens) prévoyant le partage du Moyen-Orient à la fin de la guerre.

(3) Voir http://lepetitblanquiste.hautefort.com : «Qatar : main basse sur les médias français?» du 23/01/12 selon lequel le Qatar vient de porter à plus de 10% sa participation au capital du groupe média Lagardère.

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[B.I. Infos, http://www.b-i-infos.com/index.php%5D

 


Espagne

Par cohérence et dignité, Monsieur le ministre

Récemment vous avez fait une offre pour que «les prisonniers des organisation ETA, GRAPO et autres, qui se détachent de la bande terroriste, puissent se réinsérer». Ensuite vous avez égrené le parcours qui sera exigé pour mériter la magnanime générosité de votre gouvernement et d’autres branches politiques. Comme éventuel receveur de cette annonce je réponds par cette lettre. Je le fais, en outre, comme testament politique, parce que vous m’avez, sans bruit, condamné à mort. Acceptons la réalité. Moi je l’assume.

Je vais avoir 62 ans. Je viens de subir une opération du cancer et j’ai une santé un peu chancelante. J’ai fait 16 ans de prison et il m’en reste 14 à accomplir, avec l’ajouté de la «loi Parot» se sera probablement la perpétuité révisable. Vous voyez, ministre, je ne vous suis pas. Oui, j’essayerai de résister le plus possible en maintenant le drapeau de conséquence et de dignité, d’orientation et d’exemplarité pour les générations futures de révolutionnaires qui attendent leur tour. C’est la dialectique de la vie.

Je ne peux éviter de porter un regard rétrospectif sur le processus d’engagement social et politique qui a marqué mon existence. Je ne pensais pas, il y a 43 ans, quand je commençais la lutte syndicale aux Hauts-Fourneaux de Biscaye, que ma vie prendrait le tour qu’elle a pris. Ce fut en 1973 que je pris contact avec l’Organisation des marxistes-léninistes d’Espagne qui travaillaient à la reconstruction du Parti communiste d’Espagne, conduit à la dégénérescence par la bande de Carrillo. Cette phase aboutit au Congrès de juin 1975 qui créa le Parti communiste d’Espagne (reconstitué) au sein duquel je militai.

Le trois mars 1978, alors que j’allais avec mes camarades des hauts-fourneaux à une assemblée à l’extérieur de l’usine d’Ansio, on nous apprit que la police avait assassiné cinq ouvriers à Vitoria. Ce fut la goutte qui fit déborder le vase. Notre parti appela à la grève générale et lança la consigne de «chercher des armes et d’apprendre leur maniement». Quelques mois plus tard les Groupes de résistance antifasciste du premier octobre (GRAPO) firent leur apparition. Ces faits vont avoir une transcendance historique dans le processus révolutionnaire en Espagne.

Le Congrès constitutif du parti établit que «Le monopolisme financier tend à la réaction politique, à la suppression des libertés, non à la démocratie», en ajoutant: «Devant la poussé des masses ouvrières et populaires l’oligarchie a mis en marche un changement de ses vieilles méthodes de domination» Ils avaient décidé de repeindre l’édifice étatique de l’ancien régime grâce à leur Réforme politique «en changeant quelque chose pour que tout reste pareil» On empêcha ainsi toute possibilité de changement profond des données économiques, politiques et sociales qui étouffaient les familles des travailleurs et opprimaient les peuples d’Espagne. Aujourd’hui les faits nous ont donné raison; le reflet de l’escroquerie politique que constitua cette transition à la «démocratie» apparaît dans les pancartes des dernières manifestations populaires: «ce n’est pas une démocratie, c’est une dictature».

Nous étions conscients qu’en nous situant à la tête du mouvement de résistance populaire, en donnant notre appui moral et politique au mouvement guérillero, nous devenions le centre de la colère répressive de l’état. Les conséquences ne se firent pas attendre. Les limiers du ministère reçurent des ordres précis et mirent la main au révolver. Ce furent des années de plomb, de longs jours et nuits dans les commissariats et les casernes de la «démocratie» toute nouvelle où plus d’un y resta, comme José España Vivas, sympathisant du PCE(r), qu’ils tuèrent à coups de bâtons. Le 20 avril 1979 ils assassinèrent Delgado de Codex, secrétaire général en fonction, après avoir emprisonné tout le comité central issue du IIe Congrès du parti. Deux mois plus tard tomba Francisco J. Martín Eizaguirre, président du parti. Ce furent les premiers d’une longue liste.

Entretemps le Tribunal suprême, caverne du franquisme et de l’injustice, refusa en 1977 l’application de l’Amnistie politique à plusieurs militants des GRAPO et du PCE(r); prélude des barreaux derrière lesquels ce tribunal allait placer les prisonniers politiques. La vague répressive lancée contre le parti conduisit beaucoup de militants et de sympathisants dans les prisons où nous ne serions pas préservés de l’orgie répressive. Nous fume transférés par petits groupes à la prison d’extermination d’Herrera de la Mancha et soumis à un régime de vie carcérale extrême. Cette situation nous obligea à une grève de la faim, ultime moyen de résistance et de dénonciation. Le 19 juin 1981 mourut Crespo Galande, Kepa, militant du parti, après 90 jours de grève de la faim. C’était le premier mais vinrent d’autres grèves, d’autres morts et éclopés.

En complément de cette campagne d’encerclement et d’anéantissement de notre mouvement vous aviez lancé vos plumitifs, payés sur les fonds du ministère, propager la consigne qu’avec nous seuls convenaient l’intoxication et le silence.

L’objectif de cette stratégie de terreur n’était autre que l’élimination du parti. Vous ne pouviez permettre que la classe ouvrière nous considère comme son parti politique, son organisation d’avant-garde. C’était le temps où votre ministère était occupé par la bande phalangistes es Martín Villa, Rosón… Il en vint à dire que «sans en finir avec le PCE(r) on ne peut arriver à éliminer les GRAPO».

Nous savions combien la bataille que nous affrontions était inégale, mais nous ne pouvions avoir peur si nous voulions montrer ce que nous disions être. Nous ne pouvions trahir notre peuple et notre classe et nous convertir en escrocs politiques.

Eh bien, Monsieur le ministre, nous continuons, épuisés, avec plus de blessures de guerre qu’un chien errant; «grapifiés» comme disent vos plumitifs en se référant à notre débilité organique. Presque un demi-siècle de batailles prolongées nous a privé de quelques-uns de nos meilleurs combattants, mais nous avons écarté les scories du creuset où se forge la lutte des classes, où se fond l’acier militant. Nous avons passé et continuons à passer par des pénalités et des sacrifices inimaginables, mais nous n’avons pas cessé de tisser, avec tact et d’une main ferme, la ligne politique, le programme et les objectifs à court, moyen et long terme, du processus révolutionnaire. Vous Monsieur le ministre, avec la loquacité qui vous caractérise, vous nous demandez que nous reniions le passé, le présent et l’avenir. L’exploitation du capital n’existe plus; c’est l’unique système possible et donc la fin de l’histoire. Nous autres, nous disons, avec nos humbles connaissances d’économie politique et de matérialisme historique, que le système capitaliste est caduc, qu’il conduit l’humanité à la barbarie et à l’esclavage salarial. Il ne peut subsister sans extraire la plus-value de la force de travail et sans l’appropriation privée des moyens de production, le capital sans les travailleurs n’est rien, les travailleurs sans le capital sont tout.

Les vôtres disent que le droit du travail est une vieillerie, que ce qui est moderne et progressiste c’est la compétitivité et Loi du Profit Maximal. Ils nous disent que la protection sanitaire et l’éducation gratuite sont des utopies communistes; que le droit à un travail, à un salaire ou à une habitation digne, atrophient la flexibilité et la liberté d’exploitation du marché du travail ou du marché immobilier, donc que ce ne sont pas des droits réalistes.

Ils nous disent que les peuples opprimés n’ont pas droit à autodétermination, droit à décider de leur destin; qu’un certain Lénine l’a inventé pour tromper les peuples opprimés; que ce n’est pas l’expression politique d’un droit démocratique. Ils nous disent que la paix est le reflet terrestre de la divinité, accordée à l’humanité par les flottes de bateaux, d’avions et la soldatesque impérialiste.

Enfin ministre, vous nous demandez que nous embrassions l’infamie (appelée par euphémisme «la voie Langraiz») et abandonnions nos principes et valeurs de classe, collectifs et solidaires. À partir de ce moment vous nous ouvrirez un petit peu la porte de votre régime putride, de votre parlementarisme bourgeois creux où rien ne se décide par et pour le peuple.

Pendant ce temps, pour nous aider à réfléchir, vous et votre gouvernement continuez à appliquer la devise pédagogique «la lettre entre mieux par le sang». C’est pourquoi vous nous tenez dispersés, isolés de nos camarades, familles et amis, soumis à des mesures humiliantes qui nous empêchent de pouvoir communiquer avec eux et de pouvoir mener une vie digne en prison. Oui je dis, ministre, je sais que c’est le règne de la loi – la vôtre et celle de vos coreligionnaires évidemment – à laquelle est assujetti l’ensemble de la société et que le bipartisme gouvernant modifie à sa guise.

Je regrette, ministre, merci pour votre effort rédempteur, mais je ne peux renier mon existence et accepter votre proposition. Par cohérence et dignité politique nous ne pouvons abaisser aucun de nos drapeaux; ils sont nos principes; ils sont la clé avec laquelle notre classe et notre peuple ouvriront la porte du futur

Enrique Cuadra Etxeandia
Prisonnier politique  du PCE(r) et des GRAPO
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[Gara, 19 juin 2012]
[Traduction Josette LINARES]

 


Afrique du Sud

Une version pas dite de l’histoire de Marikana

par Solly MapaÏla, 2ème Sous-secrétaire-général du Parti communiste sud-africain (PCSA)

«Depuis le mois de février la terreur règne dans nos bidonvilles» (un ouvrier). Des voyous du «AMCU» [Syndicat de l’association des mines et de la construction] ont brulé hier (1erseptembre 2012) ma voiture» (secrétaire de la section locale du PCSA). «J’ai dû fuir de ma cabane avec ma famille dans la partie Lonmin du bidonville. Nous avons abandonné tous nos biens, une télévision, un micro-ondes…. D’y retourner serait trop dangereux» (délégué syndical du NUM -Syndicat national des mineurs). «Si vous portez un T-shirt rouge, vous devenez leur cible» (un ouvrier).

Voilà quelques-uns des incidents choquants dont on a évoqué à la réunion de la population – conviée dimanche dernier par le Parti communiste sud-africain – au bidonville de Marikana depuis que s’est abattue cette tragédie. Dans une salle comble, il était difficile de compter exactement les personnes présentes. Il devait y avoir 700 à 1.000 habitants, beaucoup d’entre eux des mineurs de Lonmin et d’Impala Platinum et quelques vieilles femmes concernées par la violence et les perturbations de la vie quotidienne dans les environs.

Nous savions que nous allions dans un bidonville terrorisé et cela m’a ramené des souvenirs de massacres comme Boipatong au début des années 1990. Dans un contexte tendu comme celui-ci, nous n’attendions pas une participation aussi nombreuse. Toutefois il était clair que ceux qui étaient présents s’impatientaient à témoigner leur vécu traumatisant depuis des mois, sinon des années.

«Les jours qui précédaient les coups de feu du 16 août, les grévistes dormaient au koppie [la colline] un ouvrier âgé expliquait, «L’inyanga [guerisseur] leur avait dit qu’ils ne doivent pas s’approcher des femmes sinon le muti [médicament] pour les protéger contre les balles ne fonctionnerait pas. Ils continuent d’aller au koppie, mais seulement dans la journée. Tous les matins les hommes de main de l’AMCU vont de cabane à cabane pour saisir les hommes qui s’y trouvent pour les forcer d’aller au koppie

Une femme dans l’audience a convenu que des hommes-de-main ratissaient les cabanes à la recherche d’hommes. «Ils ne font pas que prendre nos hommes, ils volent des choses. Pire encore, avec nos hommes partis, des tsotsis [voyous] viennent aussi pour voler et violer. «Un autre ouvrier explique: «C’est pourquoi la plupart des ouvriers sont retournés chez eux dans les zones rurales. Cela arrive à chaque fois qu’il y a des violences comme cela.»

L’affirmation qu’une grande partie de la main-d’œuvre n’est plus à Marikana serait confirmée par les rapports que seulement 120 des 270 hommes arrêtés le 16 août étaient en effet employés à Lonmin. Cela étant dit, nous devons faire attention aux statistiques. Le tiers à peu près des ouvriers n’est pas employé par Lonmin mais par des sous-traitants. Aussi il est clair que parmi les «grévistes» beaucoup sont probablement des chômeurs, dont certains licenciés des grèves, non protégés, inspirés par l’AMCU de la mine d’Implats à proximité, d’autres ont été enrôlés de force au koppie, voire des badauds à la recherche désespérée d’un emploi.

Dans mon enquête auprès du camarade Frans Baleni, secrétaire général du NUM, pour évaluer combien cette pratique était monnaie courante dans la zone de la platine, il m’a informé d’un fait effrayant: parmi les 65.000 ouvriers d’Anglo-platinum, 25.000 environ ne sont pas ses employés directement.

Alors que la colère et les critiques de l’assistance à notre réunion était massivement dirigée contre les hommes-de-main mobilisés par l’AMCU, il y avait aussi un sentiment général qu’ils avaient été abandonnés par tout le monde et livrés à eux-mêmes. «La police n’est entrée en action qu’après que deux de leur collègues et deux agents de sécurité soient sauvagement assassinés les jours qui précédaient le 16 août – mais où était la police depuis des mois et même des années, où nous étions brutalement assassinés ici, dans nos habitations par ces mêmes voyous?».

D’autres accusaient les compagnies minières, la municipalité et les structures locales des autorités traditionnelles d’avoir omis de construire des maisons adéquates, ou de fournir des services essentiels dans les bidonvilles aux alentours des mines qui avaient proliféré la dernière décennie lors du boom de la platine. D’autres estimaient que NUM n’avait pas donné une direction approprié sur le terrain, laissant la porte ouverte aux démagogues populistes. «Ces gens répandent des mensonges tous les jours à propos du NUM – que le NUM possède des actions dans Lonmin, qu’il reçoit de l’argent du gouvernement, et le NUM n’a pas été là pour réfuter ou clarifier ces mensonges» déclare un ouvrier de Lonmin. À ce moment la question a été clarifiée; la division d’investissements du NUM n’investit pas dans les secteurs des mines, de l’énergie ou de la construction, ni ne reçoit de l’argent du gouvernement, au contraire son fonds le J.B. Marks Trust, a alloué plus 69 millions de Rands [6,5 millions d’euros] en bourses pour l’éducation des mineurs et de leurs enfants.

Un ouvrier plus âgé, délégué syndical local du NUM était partiellement d’accord. «Il est vrai que nous n’avons pas toujours su s’adapter aux nouvelles et difficiles réalités. Dans les années 1980, il a été au début difficile pour nous d’organiser. Il y avait un compound system [système de baraquements] très contrôlé avec des foyers de travailleurs situés dans l’enceinte de la mine. Les patrons des mines utilisaient les structures ethniques de ‘boss-boy’ [chef d’équipe noir] pour assurer la discipline, et il était difficile pour nous d’organiser. Mais une fois que nous avions pénétré les foyers de travailleurs, la concentration d’ouvriers à un seul endroit était telle que nous pouvions organiser très rapidement et de maintenir une discipline démocratique syndicale très efficace. Aujourd’hui, la plupart des foyers ont été fermés et la main-d’œuvre vit éparpillé à l’extérieur. Dans le passé, les mines nous fournissaient un ‘lit’ en béton et des repas. Les ouvriers pourraient envoyer chez eux dans les zones rurales la plus grande partie de leurs salaires -. il n’y avait pas grand-chose où les dépenser, sauf le magasin ‘Bantu’ [pour des noirs] et la boisson. Maintenant, les travailleurs recevaient une allocation d’hébergement extérieur de 1.800 Rands [168€] mais nous savons tous que cela n’est pas assez pour se payer une vraie maison. Par conséquent nous vivons dans ces cabanes comme des animaux. Sur nos maigres salaires nous devons payer pour nos lits et nos repas. Beaucoup parmi les ouvriers ont maintenant deux familles une ici et une autre au village. L’argent manque. Ce qui signifie que beaucoup de nos ouvriers sont devenus des proies faciles pour des mashonisas [usuriers), des chaines de Ponzi, des caïds des cabanes, de diverses formes de criminalité et des hommes-de-main. Voilà le sol du désespoir et de la vulnérabilité que bêchent les renégats du AMCU, et avant eux les brutaux Five Madoda [Madoda Cinq – Syndicat dissident du NUM] et leur belliqueux journal Worker’s Mouthpiece [le Portevoix des Ouvriers]

Les paroles de cet ouvrier âgé me sont revenus à l’esprit ce matin en lisant un article de l’ancien secrétaire général du COSATU, Jay Naïdoo dans la revue New AgeLa démocratie n’existe pas. Le camarade Naïdoo écrivait: «Donc, aujourd’hui, nous devons nous demander si les syndicats dissidents ne sont que l’œuvre d’opportunistes. Affirmons-nous que les syndicalistes chevronnés seraient si faibles, malléables et intellectuellement inférieurs, qu’ils risqueraient de perdre leur emploi et leur vie – et pour quoi?» Je ne suis pas sûr de ce que le camarade Naïdoo essayait de dire. Les membres de la direction de l’AMCU avaient perdu leurs emplois quand ils ont été licenciés du NUM pour populisme antidémocratique et pour avoir de manière illégale mit en péril la santé et la vie d’AUTRUI par une grève-sur-le-tas souterraine qui a duré trois semaines. Encore une fois ils ont risqué la vie d’AUTRUI à Marikana – et pour quoi? Afin de s’imposer dans la collecte de plusieurs millions de Rands de cotisations syndicales des travailleurs.

Maintenant n’est pas le moment pour de longues polémiques avec le camarade Naïdoo qui a clairement oublié ses propres batailles avec les syndicats renégats comme UWUSA [United Workers Union of South Africa – Syndicat unifié des ouvriers d’Afrique du Sud] qui avaient été fournis par les patrons et s’appuyaient eux-mêmes sur la violence anti-travailleurs, des hommes-de-main et des superstitions rétrogrades de toutes sortes. Le chef de l’UWUSA habitait dans ma commune de Thokoza dans l’East Rand, et je peux témoigner qu’il se caractérisait de la même violence et mobilisation ethniciste arriérée. Maintenant c’est le moment pour établir une unité maximale au sein de le COSATU, et entre le COSATU et ses partenaires de l’Alliance [ANC-PCSA-COSATU] face à une attaque en plusieurs axes, contre la classe ouvrière organisée, dans le contexte d’une grave crise capitaliste mondiale.

Une telle unité doit être fondée sur l’identification correcte de ce à quoi exactement nous sommes confrontés. Les voix des habitants du bidonville de Marikana à la réunion du PCSA, le dimanche 2 septembre 2012, nous rappelle qu’il existe une lecture autre des événements, très différente de celles diffusées actuellement par les médias dominants. Avant la tragédie du 16 août, la thèse dominante était «rivalité syndicale» – comme si AMCU était un syndicat normal, mettant le NUM et l’AMCU dos à dos pour l’origine de la violence qui a vu deux policiers, deux vigiles en faction devant les bureaux du NUM à Rustenburg et six délégués syndicaux du NUM assassinés. (C’était la répétition en 2012 de l’intoxication mensongère des «violences de noirs contre noirs» du début des années 1990).

Après la tragédie 16 août, la thèse dominante était devenue «un état autoritaire brutal contre des grévistes non armés» – on nous appelait de nous souvenir de Sharpeville (mais pas de Boipatong, pas le Witdoeke, pas des lieux de carnages de la région de Midlands, Sebokeng, Kathorus (Katlehong – Thokoza – Voslorus) même pas la tuerie la plus récente de la Five Madoda et de leur journal Worker’s Mouthpiece à Rustenburg).

Je rappelle tout cela pour ne pas tirer un voile sur ce qui s’est passé le 16 août. Il doit y avoir une enquête exhaustive, sans restriction aucune, sur la conduite ce jour-là de la police et aussi sur les allégations de torture qui auraient suivi. Pour cette raison, le PCSA a pleinement soutenu la mise en place d’une commission judiciaire indépendante.

La commission auditionnera des témoignages de tous les côtés et s’assurera certainement que les voix du bidonville de Marikana aient l’opportunité de présenter leur version des faits. L’histoire qu’ils racontent est bien différente de celle qui prédomine – Marikana n’est qu’une des facettes d’une offensive anti-ouvrière généralisée dans le contexte de la crise capitaliste. Leur histoire fait partie d’un récit différent de celui qui prévaut – Marikana n’est qu’une facette d’une offensive anti-ouvrière de grande envergure, dans le contexte d’une crise du capitalisme. C’est une offensive menée non pas par l’État ou la police, mais de diverses manières par les compagnies minières, les partis de l’opposition parlementaire (avec leur attaque incessante contre les grands syndicats), les marchands de main-d’œuvre, et la plupart des médias locaux et internationaux. Dans cette offensive, ils flirtent dangereusement avec les démagogues et les opportunistes de tout poil pour séparer et diviser les ouvriers et la population qui les entoure.

La population a demandé à l’Alliance de jouer un rôle actif et d’être présente dans la région pour restaurer la normalité et les aider à améliorer leurs moyens d’existence dans cet environnement de richesses minérales, et qu’elle se range de son coté dans cette période extrêmement difficile.

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[Traduction Alexandre MOUMBARIS
corrigé par Roger PISAPIA]
[
Umsebenzi online, 6 septembre 2012]

 


Afrique du Sud

Marikana, une épreuve dans le sang

Les événements sanglants du mois d’août à Marikana, en Afrique du Sud, imposent la réflexion. Bien que la réalité sud-africaine soit complexe, il y a néanmoins des aspects simples et faciles à circonscrire.

La grève sauvage déclenchée à Marikana vers le 10 août – considérant les conditions d’exploitation et d’existence des ces mineurs – exprimait une exaspération non seulement justifiée mais inévitable, même conditionnée. Poussés à bout, leurs vies étaient invivables.

La mort de 46 personnes est à déplorer, la plupart des mineurs, mais également deux policiers, deux gardiens de sécurité et six délégués syndicaux du Syndicat national des mineurs (NUM),tués les jours précédents sans compter ceux gravement blessés.

Mais diverses autres formes de violence, potentiellement mortelles, affligent aussi le quotidien des habitants du bidonville de Marikana; elles peuvent être physiques, économiques, sanitaires, criminelles…..

Parmi les ouvriers et habitants de Marikana je ne tenterais pas de mettre dos à dos les victimes et les agresseurs, les morts et leurs meurtriers, les volés et les voleurs, les raquettés et les raquetteurs, … mais plutôt je considèrerais Marikana comme un ensemble humain, qui dans ces conditions spécifiques, a engendré de tels comportements extrêmes, où finalement tous sont des victimes.

Mais victimes de qui? Victimes de la nature du capitalisme débridé (ou pas suffisamment bridé), de la course à la maximalisation des profits et des dividendes, de la compression du coût de la main d’œuvre. Bien que de par sa nature le système capitaliste soit amoral, néanmoins dans la pratique, les rapports humains entrent en jeu et pour chaque cas spécifique cette règle mécanique s’adapte «intelligemment» et tente par des tactiques, des stratégies et des alliances à s’imposer à la classe ouvrière qui répond avec ses propres armes, tactiques et stratégiques dans ce que nous appelons la lutte des classes. Dans ce cadre on doit tenir compte non seulement du présent mais aussi de l’histoire, de la culture… des espérances, qui font valoir une moralité qui alimente la volonté et éclaire le chemin à prendre.

Dans le cas de l’Afrique du Sud, qui produit près de 80% du platine mondial, soit un quasi-monopole, serait-il infaisable d’imposer au marché international — que nous savons manipulé — un prix qui comprendrait une paye décente pour les mineurs? Parce que si ce n’est pas le cas, une solution socialiste — la nationalisation de la mine — qui en économisant les bénéfices dont jouissent les propriétaires/actionnaires et de leurs alliés de classe, pourrait bien être la seule alternative nationalement adéquate.

Certes cela aurait des répercussions sur tout le secteur minier, et particulièrement sur l’or, qui en augmentant occasionnerait une baisse relative des devises, en particulier celles de réserve, telles que le dollar, déjà affaibli par des assouplissements qualitatifs [la création monétaire ex-nihilo] à répétition auxquels ont eu recours le gouvernement des É-U et la Banque Fédérale, pour sauver leur économie accablée de dettes. Cela étant ce n’est pas aux ouvriers sud-africains de subventionner l’impérialisme étasunien!!!

Mais allons un peu plus loin, ou plus près des criminels directs. Quand la direction de Lonmin a décidé, au cours de la grève, plus sauvage que prétendument contrôlée par le syndicat minoritaire AMCU, de proposer une augmentation aux mineurs-perforateurs et pas à leurs assistants, c’était là une provocation, un affront, une tentative abjecte et coupable de diviser les ouvriers pour qu’ils s’en prennent les uns aux autres. Mais les ouvriers sont restés solidaires et n’ont repris le travail qu’après une augmentation de 11% à 22%, qui certes était loin des 300% qu’ils revendiquaient au départ, mais après six semaines sans paie certains avaient tout simplement «vraiment faim».

À l’initiative immédiate du le président Jacob Zuma, une enquête a été ouverte. Il est à souhaiter que les décisions qui résulteront de celle-ci, coïncideront avec les revendications des travailleurs, les espérances du peuple sud-africain, mais aussi celles de ceux, dont le président Zuma fait partie, se sont battus pour une Afrique du Sud libérée de l’apartheid et conforme à laCharte de la liberté de l’ANC.

Alexandre MOUMBARIS

 


Afrique du Sud

Le syndicat de classe sud-africain COSATU
quitte la CSI et rejoint la FSM

Le XIe Congrès national de la confédération syndicale de classe sud-africaine, la COSATU, se tenait du 17 au 20 septembre 2012.

Avec le spectre du massacre de Marikana planant sur le Congrès, le débat a tourné essentiellement autour de la position à adopter vis-à-vis de l’«Alliance» formée avec le PCSA, allié historique de la COSATU, et surtout l’ANC, force dirigeante du processus de libération nationale.


L’unité réaffirmée mais sur des engagements à des «transformations radicales »

Le Congrès a finalement opté par une solution de compromis, réaffirmant la nécessité de l’unité du syndicat derrière le soutien à la coalition gouvernementale menée par l’ANC mais aussi l’urgence de luttes pour l’augmentation des salaires et pour des «transformations radicales» dans le pays.

Ainsi le discours de clôture du président réélu de la COSATU, Sdumo Dlamini, a mis l’accent avant tout sur l’unité: «Dans les trois prochaines années, l’Afrique du sud connaîtra l’unité dans l’action. Les rues sud-africaines seront couvertes de tee-shirts rouges, ceux de la COSATU et du Parti communiste, ceux noir, vert et or de l’ANC».

Mais le président a mis en garde contre les paroles qui ne sont pas suivies d’actes révolutionnaires conséquents, et a appelé à regarder vers les processus révolutionnaires latino-américains

«Nous voulons une action résolue et non juste des paroles en l’air; nous voulons des transformations radicales concrètes en faveur de la classe ouvrière comme trait saillant de la seconde phase de la transition.

La seconde phase radicale de la transition nécessite un engagement ferme à rendre le pouvoir économique au peuple. Les progrès que l’on observe au Brésil, à Cuba, au Venezuela et dans d’autres pays d’Amérique latine et du monde sont une conséquence à la fois de luttes de plus en plus aiguës et de la détermination d’une direction révolutionnaire».

 Quand la COSATU quitte la CSI pour rejoindre la FSM

Moment fort du Congrès, le débat autour du retrait de la COSATU de la CSI, issue de la filiation avec les «syndicats libres» anti-communistes, et de son adhésion à la FSM, héritière de la tradition d’un syndicalisme de classe et révolutionnaire.

L’adhésion à la FSM avait déjà été préparée ses dernières années par la décision de quatre syndicats influents: celui de la chimie (CEPPWAWU), de l’éducation et de la santé (NEHAWU) et surtout de la métallurgie (NUMSA) qui avaient tous rejoint la FSM. La procédure d’adhésion du syndicat des mineurs (NUM) était elle en cours.

Confrontés à une joute verbale entre les discours du SG de la FSM, George Mavrikos, et celui de la SG de la CSI, Susan Barrow, les délégués de la COSATU, avec le poids décisif joué par les cadres du PC ont finalement décidé de quitter la CSI et de se rallier à la FSM.

Une décision qualifiée par la résolution de la FSM d’un retour à la maison: la «COSATU revient dans sa famille, cette grande famille qui lutte contre l’exploitation de classe et la barbarie impérialiste».

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[ solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/]

 

Grèce

Nous ne mendions pas, nous exigeons

Les dédommagements de guerre, ne sont que le moindre geste en direction de la dette d’honneur
pour les atrocités subies par le peuple crétois

«J’ai passé quarante jours à parcourir la Crète l’été dernier, pour voir les villages que les barbares avaient démolis et brûlés, ainsi que les hommes et les femmes habillées en l’armure noire du deuil. Je m’attendais à des gémissements, de voir des mains s’étendre en quête d’aide, mais j’ai trouvé des âmes indomptées, insoumises et des corps à moitié nus, affamés mais raides. À travers les villages endommagés d’où je suis passé, j’ai enjambé des monuments récemment ouverts, des conversations que j’ai écoutées j’ai senti cette puissante vaillance faite de la paire amour-passion pour la vie et l’intrépidité devant la mort»

C’est avec ces mots, que le grand Nikos Kazantzâkis décrit sa triste expérience, le voyage-pèlerinage à sa terre natale en 1945, en sa qualité de membre d’une commission spéciale chargée de rapporter sur les atrocités commises en Crète par l’occupant. Cette Commission créée par décret spécial du gouvernement Voûlgaris, comprenait également les professeurs d’université I. Kakridis, I. Kallitsounakis et K. Koutoulakis auquel est dû le contenu photographique du rapport. Ce groupe de la Commission a parcouru l’île du 29 juin au 6 août 1945, visitant 76 villes et villages de Crète, collectant un matériel précieux. Par la suite leur rapport (ainsi que ceux établis par les autres groupes de la Commission envoyés dans les autres régions frappées par les exactions nazies) a été remis pour compilation au ministère des Affaires pour qu’il fournisse, précisément à cause de son contenu, du moment de la rédaction, mais aussi par les personnalités des membres de la Commission, des preuves documentaires irréfutables concernant les dédommagements réclamés aux Allemands.

 Un rapport…. qui a été perdu

Savez-vous ce qui lui est arrivé? Sa trace a été perdue pour de très nombreuses années. Voyez-vous, ce Rapport de plus en plus devenait une épine au pied de plus à la politique du gouvernement de l’époque, de promouvoir les relations gréco-allemandes. Heureusement, toutefois, qu’une copie du Rapport avait été conservée par P. Prévélâkis qui l’a plus tard donné au Musée historique d’Héraklion pour faire partie des archives précieuses de Nikos Kazantzâkis. En 1983, le maire d’Héraklion Manôlis Karellis, cédant à des efforts pressants, le rendra public.

En feuilletant les pages, s’animent spontanément dans mon esprit, les paroles de Elytis:

«Ils sont venus en ‘amis’ vêtus
d’innombrables fois
mes ennemis
piétinant la terre ancestrale
et la terre ne s’est jamais tenue
à leurs talons»

(Άξιον Εστί Ζ)

Les Allemands avaient prévu de prendre l’île en 24 heures. Le moindre retard aurait été désastreux pour leurs atroces desseins. Ils savaient que les Crétois n’étaient pas armés et que les jeunes sous les drapeaux étaient déployés au front albanais, et que les britanniques n’avaient ni de forces militaires ni des avions. Finalement; il a fallu 12 jours entiers aux Nazis pour conquérir la Crète et cela leur aura coûté tant que dés lors ils ne tenteront jamais plus des opérations aéroportés d’une telle envergure. Rien ne sera plus pareil après cette bataille, considérée parmi les plus paradoxales de l’histoire militaire mondiale. L’Europe connaîtra les moments les plus tragiques de son histoire récente, marquée des pires barbaries que l’humanité avait jamais vécue: des génocides, des camps de concentration, les fours crématoires, les bombes atomiques.

 «Que soit éradiqué tout ce qui respire»

Et les Crétois? La lutte acharnée pour la liberté et la défense de leur île, le front de résistance populaire contre les Nazis, phénomène unique dans l’histoire de la guerre, conduira les conquérants à des «tactiques de représailles» bestiales qui mèneront des villages entiers aux pelotons d’exécution et à la barbarisation absolue de la guerre. Prétextant que les Crétois avaient résisté au vainqueur, les «chevaliers» de la race aryenne révélèrent leur hideux visage. L’ordre du général Miller résume clairement leur comportement»: «Que soit exterminé tout ce qui respire et que toute forme de vie soit détruite». Ainsi, des centaines de villages seront immolés par la furie vengeresse des conquérants, comme: Anôgia, Viâna martyrisée et Kândanos. Déterminés à défendre leurs pays les habitants se battront jusqu’au bout contre les Allemands, qui équipés des armes les plus modernes, tuaient tout ce qui bougeait devant eux. Ainsi après avoir pillé toutes les maisons et abattu le bétail ils ont livré au feu toute la région.

Toutefois cela n’était pas suffisant. Ils ordonnèrent aux personnes âgées et aux enfants de transporter de la dynamite, puis firent sauter toute la région. À l’entrée où fut le village de Kândanos les Allemands érigèrent un panneau de sorte à marquer son emplacement. «Il est sous-entendu que les soldats allemands ont soi-disant été tués par derrière était un mensonge monstrueux, le seul but était de couvrir leur propres crimes», ont écrit les auteurs du Rapport.

«Nous n’avons pas de tabouret à te proposer pour t’asseoir. Nous n’avons pas un verre pour t’offrir de l’eau. Nous n’avons pas un morceau de pain si tu avais faim. Nous n’avons même pas d’hommes pour discuter avec toi. Les Allemands nous ont tout pris, tout,… et nous l’ont incendié. Ainsi, me parlaient-elles sous un platane au cœur du village en ruines, les femmes vêtues de noir qui avaient surgi des décombres», explique Nikos Kazantzakis.

Et maintenant que l’Europe ne paraît pas se souvenir que la Crète a sauvé la lutte alliés au Moyen-Orient et qui a certainement pesé sur le cours de la guerre, aujourd’hui où «nos partenaires» comme des conquérants exigent une fois de plus dans l’histoire «la terre et l’eau» de notre pays, que serait cette dette contemporaine?

 La lutte pour les compensations

À l’entrée du camp de concentration d’Auschwitz une maxime du philosophe espagnol Santagiana met en garde l’humanité. «Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le revivre». Aujourd’hui, 67 ans après la bestialité du nazisme à Kalâvrita, à Distomo, à Khortiatis, à Viâno et à d’autres lieux martyrisés, et après le pillage généralisé des richesses nationales, du patrimoine des citoyens grecs, des trésors archéologiques, la question des dédommagements de guerre revient plus forte que jamais. […]

Ioulia Iérapetritâki

 Ioulia Iérapetritâki est historienne, archéologue et membre du Comité international des Amis de Nikos Kazantzakis

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[Traduction Alexandre MOUMBARIS,
correction Roger PISAPIA]

 


Grèce

Appel du Bureau politique du CC du KKE
29 août 2012

Nous appelons le peuple à déterminer sa propre perspective, à s’appuyer sur la force du droit et de l’organisation, sur l’alliance et l’unité des travailleurs, des paysans, des artisans et des commerçants, ainsi que des jeunes, des femmes, de la famille populaire, pour que reviennent l’optimisme et la force qui conduiront à la victoire, la rupture et le renversement du pouvoir des monopoles et des groupes capitalistes, la libération des chaines de l’UE, par la conquête du pouvoir ouvrier-populaire.

Voilà ce que doit être aujourd’hui le choix populaire contre la crise qui se prolonge et s’approfondit, les développements dans l’UE et la dette, cette féroce attaque antipopulaire.

Le gouvernement de la ND-PASOK-DIMAR (Nouvelle démocratie-Parti socialiste-Gauche démocratique), harangue sans vergogne les exigences des groupes entrepreneuriaux de Grèce et d’Union européenne. La perspective qu’il trace pour le peuple est dramatique. Elle fait que même les chômeurs, quand ils possèdent leur habitation, soient imposés, que des malades soient privés de médicaments, que des enfants soient laissés hors des écoles maternelles, et tant d’autres… c’est contre cela que le peuple est appelé à lutter de manière décisive, à briser les entraves qui le tiennent et lui font subir cette politique vicié de gestion de la crise capitaliste, pour qu’il puisse avancer vers une issue qui lui soit favorable, la satisfaction de ses besoins.

Quelle que soit la politique appliquée, une prorogation des règlements du mémorandum, une nouvelle tonte, des nouveaux prêts et euro-obligations, le retour à la drachme, ou toute autre variante ne l’épargnera pas d’une nouvelle attaque, des nouvelles diminutions de salaires, de retraites, de services sociaux, de l’aggravation du chômage.

Aucune politique de gestion de la crise ne répond aux problèmes de la classe ouvrière et des couches populaires, ni celle de la coalition gouvernementale actuelle, ni celle de SYRIZA, car elles sont ancrées dans la stratégie des monopoles et de l’UE. La critique unilatérale contre l’Allemagne et les gouvernements grecs qui ont accepté les recettes de la triade UE-BCE-FMI, surnommée la «Troïka», les accusations de «haute trahison» et de «soumission», n’ont rien à voir avec les intérêts réels du peuple. Elles reflètent simplement les divergences dans la gestion de la crise sous couvert de slogans soi-disant favorables au peuple, pour que celui-ci ne se retourne pas contre le système qui l’exploite, mais confère sa préférence à l’un ou à l’autre gestionnaire.

Bien entendu, n’est pas non plus une réponse celle du parti réactionnaire et anticommuniste «Aube dorée» qui de manière démagogique essaie de pêcher dans des eaux troubles en exploitant la question complexe et particulièrement sérieuse de l’immigration. Sur le dos des immigrés, par la violence organisée et les attaques assassines, il se prépare et se forme pour sa mission essentielle, celui de jouer le rôle de bataillons de sécurité [milices collaborationnistes — NdT] modernes aux dépens du mouvement ouvrier et populaire dans le but de le briser et défendre les intérêts du système.

Le peuple tient aujourd’hui dans ses mains les preuves que le compromis est impossible entre les monopoles et le peuple, entre les puissances du capital et celles du travail. Le rapport de forces défavorable, plus lourd aujourd’hui, suite au scrutin de juin, peut changer, il est entre les mains du peuple et doit commencer à changer dès aujourd’hui. Aucun pas en avant ne peut être fait sans un puissant PCG, sans changement des rapports de force, et tout d’abord dans le mouvement syndical ouvrier.

Aux élections la majorité du peuple s’était prononcé pour les partis européistes, pour le maintien à tout prix de la Grèce dans l’Union européenne et de l’eurozone, sous le slogan frauduleux de la renégociation que soutenaient dès le départ les trois partis de la coalition gouvernementale, et adoptée au second tour par SYRIZA abandonnant ceux de l’abolition du mémorandum et de l’accord sur la dette.

Malgré les résultats électoraux négatifs, dont l’élément de base était l’importante diminution des voix pour le PCG, aucun travailleur ne doit se considérer lié par ces résultats en faveur des partis «européistes», ni d’espérer quoi que ce soit du gouvernement tripartite, ni même d’attendre de sa faillite une gestion alternative du type SYRIZA. La participation et le rôle de la DIMAR dans le gouvernement démontre en somme la faillite de la «gouvernance de gauche».

Il n’y a plus de délais d’attente. Le peuple est déjà dans la misère, alors que l’épée de Damoclès des nouvelles mesures s’érigera devant lui pour de nombreuses années à venir. Il ne peut pas payer ses impôts, des taxes iniques, avoir l’illusion qu’il n’y aura pas de nouvelles diminutions des salaires, des retraites des médicaments, et d’espérer que 1,2 millions de chômeurs seront absorbés, par un développement capitaliste anémique, qui pourrait advenir par l’énergie, le développement vert, dont promet le gouvernement en négociation avec SYRIZA. Les chômeurs deviendront beaucoup plus nombreux en 2013.

Le PCG discute et discutera les difficultés et les faiblesses du mouvement, ainsi que les siennes, sur la manière de mieux faire pour rassembler le peuple et la jeunesse, mieux organiser la lutte du peuple. La solution en faveur du peuple existe.

Pour ces raisons, nous appelons la classe ouvrière et les couches populaires, quel que aient été leurs choix lors des élections, de discuter ouvertement et d’organiser la lutte commune contre les mesures antipopulaires, pour que nous nous débarrassions du cauchemar de la misère, du joug de la domination des monopoles et de leur pouvoir, de nous débarrasser des choix et des engagements de l’UE.

Nous appelons les centaines de milliers de personnes qui disent que «quelque chose doit être fait», pour organiser ensemble la contrattaque populaire.

Que la sortie de la crise en faveur du peuple devienne le mot d’ordre de tout le peuple. Cela signifie lutter pour que soient créées les conditions d’ouverture de la voie de développement sans monopoles, exploitation de classe, par la socialisation, la planification centralisé avec un contrôle ouvrier et populaire, le désengagement de l’Union européenne et l’annulation unilatérale de la dette.

La prorogation des paiements prévus par le mémorandum que propose le gouvernement ainsi que les négociations de SYRIZA, pour que nous n’ayons pas à payer la dette en un ou deux ans ou qu’elle soit réduite suite à des recours à des négociations avec des organismes internationaux, ou le retour à la drachme, sont des solutions alternatives qui amèneraient au peuple de nouvelles souffrances; quant au capital, de nouveau, il en bénéficierait.

La théorie des cadres de SYRIZA que la faillite est l’arme des faibles joue également aux dépens du peuple. En Argentine il y a eu cessation des paiements, sa monnaie a été détachée du dollar, puis après des années, des nouvelles négociations ont eu lieu et une partie de la dette a été annulée. Toutefois, le chômage et la pauvreté ont augmenté bien qu’il y ait eu un développement capitaliste. En aucun cas dans le cadre du système capitaliste et de l’UE, le peuple ne sortira bénéficiaire: La situation actuelle amène la dévaluation interne au sein de l’euro, des réductions des salaires, des retraites, des dépenses sociales. La faillite et la sortie de l’euro amèneraient une hausse abrupte des prix, parmi «l’océan» de produits importés, et en conséquence une énorme baisse du pouvoir d’achat des travailleurs. Dans les deux cas les éléments communs sont une attaque fiscale et la sape du potentiel de développement du pays.

Des sections du capital veulent tirer profit de la sortie de la Grèce de l’eurozone, qui leur permettrait d’investir à un moindre coût dans un pays où la monnaie serait dévaluée et les salaires au niveau de ceux de la Bulgarie.

Les choix de la bourgeoisie et de l’UE sont implacables. Ils veulent une main-d’œuvre à bas-coût et servile, tant aujourd’hui que pour l’avenir, ainsi que l’écrasement du mouvement ouvrier populaire militant de lutte de classe. C’est pour cela que nous insistons pour que les travailleurs tournent le dos aux recettes de gestion de la crise du gouvernement et de SYRIZA. Il faut que le peuple trace sa propre voie vers son pouvoir et la gouvernance qui le délivrera définitivement de la crise et la faillite. La sortie de la crise en faveur du peuple et pour la conquête du bien-être social et populaire est tout à fait lié à la revendication de détachement et d’annulation unilatérale de la dette, afin que le peuple puisse devenir le propriétaire de la richesse qu’il produit.

Le gouvernement du pouvoir populaire fera son patrimoine de la propriété des grands groupes entrepreneuriaux, des entreprises capitalistes, de toutes les structures de transports sur terre, mer et air, et de la terre. Il promouvra des coopératives de production des petits et moyens agriculteurs et professions indépendantes, et assurera ce dont rêve aujourd’hui la majorité du peuple:

  * Travail pour tous, éradication du chômage;
* Suffisance alimentaire pour tout le peuple;
* Soins de santé publique gratuits, assurance sociale pour tous avec éradication du secteur privé;
* Éducation pour tous. Réalisation du potentiel scientifique, de la recherche et de la technologie;
* Services gratuits pour les enfants, les personnes âgées et les personnes ayant des besoins spécifiques;
* Logement populaire avec électricité, chauffage et eau, peu coûteux;
* Athlétisme, culture, vacances pour tous avec des établissements organisés;
* Attribution prioritaire aux relations économiques internationales avec comme critère l’intérêt mutuel des peuples.

Avec le peuple souverain et fort, luttant pour son bien-être, notre pays se libérera des accords impérialistes, de l’OTAN et des engagements dans des guerres impérialistes.

Le pouvoir ouvrier-populaire a donné beaucoup aux peuples des pays socialistes. Il a résolu des problèmes qui ne sont que dans les rêves des travailleurs des pays capitalistes. Nous tirons les leçons des erreurs et des manquements qui ont conduit à la contrerévolution et au renversement de régimes socialistes. La lutte pour un pouvoir de type nouveau reste nécessaire et actuelle.

Le peuple doit maintenant prendre son affaire en main, et cela immédiatement avec des luttes politico-sociales généralisées qui s’uniraient en une orientation commune et une alliance solide de la classe ouvrière, du secteur privé et public, les agriculteurs pauvres, les indépendants, les femmes, la jeunesse.

Aucune branche ou groupe de travailleurs ne peut mettre fin à la misère absolue ou relative en demandant à être exclue des mesures générales compte-tenu que l’attaque subie a un caractère et un objet unifiés. Au contraire les revendications de chaque branche et de chaque groupe de travailleurs, celles des chômeurs, des retraités, ont un espoir d’apporter quelques résultats s’ils les avancent de manière approprié tout en soutenant simultanément les mouvements communs dans tout le pays. Les travailleurs ne doivent pas admettre que la lutte d’un secteur de travailleurs soit utilisée contre un autre secteur de travailleurs, que soient calomniées les formes élevés de lutte, ni les mouvements de grève décidés par les travailleurs et qui répondent à des problèmes insupportables qui les tourmentent.

Que dans cette phase les fronts de lutte et de résistance, aux lieux de travail, aux secteurs et aux voisinages, deviennent des ruisseaux qui en s’unissant renforcent le mot d’ordre du peuple entier pour une sortie de la crise qui lui soit bénéfique, avec des manifestations de masse et des formes de lutte combatives basées sur la participation, la prise de décisions et l’organisation de leur réalisation, par les masses. La lutte exige l’action des masses, organisation et orientation politique en rupture avec les intérêts et les choix des monopoles aux niveaux national et européen.

L’annonce des mesures gouvernementales de soustraire 23,5€ milliards des poches du peuple et de s’attendre à une nouvelle ronde de mesures, constitue la première confrontation postélectorale avec le peuple. Cette nouvelle attaque doit trouver une réponse de masse et de forme appropriée, telle une grève générale, qui pourrait être, sous conditions, le départ d’un renforcement soutenu et solide de la lutte populaire.

Dans cette phase le peuple doit démontrer qu’il est courageux, qu’il est en mesure de se débarrasser des illusions que cultivent les forces politiques qui soutiennent la participation de la Grèce à l’UE, de tourner le dos aux chantages et aux dilemmes terrorisants.

Aujourd’hui se heurtent deux voies de développement, d’un côté celle des monopoles et de leurs partis et celle de la lutte des masses déterminées à ne pas céder, dont l’objet est de conduire à la rupture et au renversement du pouvoir des monopoles.

Il n’y a pas de solution possible tant que le peuple travailleur, les chômeurs, les retraités seront influencés par les diverses recettes de gestion, libérales, social-démocrates et de «gauche», tant que domineront le fatalisme, le défaitisme et l’idée erronée qu’aujourd’hui les peuples ne peuvent gagner, ne peuvent donner des combats décisifs, que le changement radical n’arrivera jamais, que c’est une solution de la «Seconde Venue». Le peuple ne doit pas attendre avec fatalisme les divers réseaux, hypocritement appelés de solidarité et de charité, qui sont établis de sorte qu’il se conforme à la gestion de la pauvreté.

Le PCG prendra des initiatives, aux nivaux national, sectoriel et local de manière à renforcer la lutte de classe de masse, l’alliance sociale, l’initiative et la solidarité populaire dans les fronts de lutte locaux et ceux au niveau politique général. Il appelle le peuple à soutenir politiquement et dans les luttes les initiatives du PCG, qui a déposé à l’Assemble nationale un projet de loi aux termes duquel doivent être abolis les memoranda, les accords de remboursement des dettes et l’ensemble des mesures antipopulaires.

Le PCG sera à la tête de tous les fronts de lutte qui concernent les revenus, les conventions collectives, les avantages sociaux et les retraites, le travail et les droits des chômeurs et de leurs familles, les travaux publics qui concernent les structures sociales et le logement populaire, l’éducation, la santé, les assurances sociales, les privatisations, les fusions des banques qui donnent lieu à des licenciements et des réductions de salaire, les licenciements dans le secteur public, et les questions particulièrement tendues des jeunes et des femmes, la prolifération des stupéfiants, la garantie des soins de santé et des médicaments pour tous, le sauvetage des caisses d’assurance, le règlement des salaires et des retraites.

À bas les taxes et les impôts iniques. Pas de saisies ni des ventes par adjudication pour les ménages populaires surendettés. Renforcement de la solidarité de la part des syndicats, des organisations de masse, des comités populaires, simultanément avec des revendications et des formes combatives de lutte.

Personne ne doit rester seul face aux griffes de la Recette des Impôts et d’autres mécanismes d’état, sans toit, nourriture, médicaments, avec des enfants conduits à la sous-alimentation. Personne ne doit se trouver seul face à la répression et l’arbitraire de l’état bourgeois.

Le PCG avec cette proposition de sortie de la crise et dans ces fronts de lutte prendra la tête aux côtés de chaque travailleur, chômeur, appauvri ou incapable de porter de nouveaux fardeaux.

Renversons le défaitisme, avec la force de notre proposition et notre foi envers le peuple travailleur.

Contribuons de manière décisive à ce que l’immense puissance populaire se libère de ses dilemmes terrorisants, l’anticommunisme, le terrorisme des patrons, de l’état et de l’arbitraire.

Pour que soit libérée la conscience du peuple et que change le rapport de forces en faveur des intérêts du peuple.

Le PCG appelle les travailleurs à répondre à ce nouveau rendez-vous organisé par la Jeunesse communiste de Grèce et Οδηγητής (son journal) aux manifestations du 38ème Festival. Qu’il prenne part active aux manifestations qui auront lieu dans la période qui suivra dans toutes les villes de Grèce. Les membres et les amis du PCG, les jeunes communistes avec sacrifice et abnégation, qu’ils se mettent à la première ligne de la lutte pour l’ouverture de la voie victorieuse du peuple.

Bureau politique du Comité central du Parti communiste de Grèce

Athènes 29/8/2012
————————————————
[Traduction Alexandre MOUMBARIS,
correction Roger PISAPIA]

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One Comment on “BIP n° 149, septembre 2012”

  1. blog mode dit :

    Hello! les visuels sont sympas sur ton blog! ils viennent de toi ou tu les trouves sur le net?? au plaisir de te lire ++ Slevin


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