L’État-providence occidental: de son origine à sa chute et le bloc soviétique

James PETRAS

Introduction

Un des aspects socio-économiques les plus marquants des ces deux dernières décennies est la régression par rapport au demi siècle précédent, de la législation deprotection sociale [welfare: de bien être (en anglais) – NdT] en Europe et en Amérique du Nord. Les coupes sombres sans précédent dans les services sociaux, les indemnités de licenciement, l’emploi dans le secteur public, les retraites, les assurances santé, les bourses d’éducation, la durée des vacances, se juxtaposent à l’augmentation des frais d’éducation, à la majoration de l’imposition, au repoussement de l’âge de départ à la retraite, ainsi qu’à l’aggravation des inégalités, l’insécurité de l’emploi et l’accélération des cadences de travail.

La démise de «l’État-providen-ce» [welfare state] démolit l’idée avancée par des économistes orthodoxes, qui faisaient valoir que la «maturation» du capitalisme, voire son «état avancé», la haute technologie et les services sophistiqués, seraient accompagnés de plus de dispositions sociales [welfare], d’un revenu/niveau de vie accrus. Alors qu’il est vrai que «les services et la technologie» se sont multipliés, par contre le secteur économique est devenu encore plus polarisé entre les employés chichement payés, et les super-riches courtiers de bourse et financiers. L’informatisation de l’économie a conduit à la comptabilité électronique, le contrôle des coûts et les mouvements rapides de capitaux spéculatifs à la recherche des profits maximum, tout en imposant des réductions budgétaires brutales pour les programmes sociaux.

La «Grande Régression» semble être un processus à long terme et à grande échelle centré sur les pays capitalistes dominants d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord, ainsi que sur les anciens pays communistes d’Europe de l’Est. Il nous appartient d’examiner les causes systémiques qui transcendent les particularités propres à chaque nation.

 Les origines de la Grande Régression

Il y a deux orientations d’enquête qui nécessitent d’être élucidées pour arriver à interpréter la disparition de l’État-providence et la baisse massive des niveaux de vie. La première orientation d’analyse examine les changements profonds dans l’environnement international: Nous sommes passés d’un système bipolaire compétitif, basé sur une rivalité entre les États-providence collectivistes [que nous appellerons dorénavant communistes – NdT]  du bloc de l’Est et les États capitalistes d’Europe et d’Amérique du Nord, vers un système international monopolisé par desÉtats capitalistes en inter-concurrence.

La seconde orientation de l’enquête nous amène à examiner les changements dans les relations sociales internes aux États capitalistes: à savoir la transition de rapports de luttes de classe intenses, à des rapports de collaboration de classe à long terme, comme principe organisateur dans les rapports entre le travail et le capital.

La principale proposition de cette analyse est que l’émergence de l’État-providence était le résultat historique d’une époque où il y avait des hauts niveaux de concurrence entre les États-providence communistes et le capitalisme au moment où les syndicats et les mouvements sociaux orientés lutte-de-classe avaient l’ascendant sur les organisations de collaboration-de-classe.

Manifestement, les deux processus sont liés: Alors que les États communistes mettaient en œuvre davantage de dispositions sociales pour leurs citoyens, les syndicats et les mouvements sociaux en Occident avaient des incitations sociales et des exemples positifs pour motiver leurs membres tout en défiant les capitalistes d’égaler la législation sociale du bloc de l’Est.

Les origines et le développement de l’État-providence occidental

Immédiatement après la défaite des régimes capitalistes-fascistes avec la chute de l’Allemagne nazie, l’Union soviétique et ses alliés politiques en Europe de l’Est se sont lancés dans un programme massif de reconstruction, de reprise, de croissance économique et de consolidation du pouvoir, basé sur des réformes socio-économiques de grande portée sociale. La grande peur parmi les régimes capitalistes occidentaux, était que la classe ouvrière en Occident «suive» l’exemple soviétique ou tout au moins soutienne des partis et des actions qui nuiraient à la reprise capitaliste. Compte tenu du discrédit qui couvrait de nombreux capitalistes occidentaux en raison de leur collaboration avec les nazis ou de leur tardive et faible opposition à la version fasciste du capitalisme, ils ne pouvaient recourir aux méthodes hautement répressives du passé. À leur place les classes capitalistes occidentales ont recouru à une stratégie à deux volets face aux réformes sociales-collectivistes soviétiques: La répression sélective locale des communistes et de la gauche radicale d’un côté, et l’octroi de concessions sociales pour s’assurer de la loyauté des syndicats et des partis, socio-démocrates et chrétiens-démocrates de l’autre.

Avec la reprise économique et la croissance après-guerre, la rivalité politique, idéologique et économique s’est intensifiée: Le bloc soviétique introduit des réformes de grande envergure, comprenant le plein emploi, la sécurité de l’emploi garantie, les soins de santé universels, l’enseignement supérieur gratuit, les congés payés d’un mois, les retraites à salaire entier, les camps d’été et les centres de vacances gratuits pour les familles de travailleurs et les congés de maternité prolongés payés. Ils mettaient l’accent sur les avantages sociaux plutôt que sur la consommation individuelle. L’Occident capitaliste sous pression tentait d’égaler les conditions de protection sociale de l’Est, tout en augmentant la consommation individuelle basée sur le crédit et les mensualités à bon marché rendues possibles par leurs économies plus avancées. Depuis le milieu des années 1940 jusqu’au milieu des années 1970, l’Occident concurrençait le bloc soviétique en visant deux objectifs: retenir la loyauté des travailleurs à l’Ouest tout en isolant les secteurs militants des syndicats et en tentant les travailleurs de l’Est avec des promesses de programmes sociaux comparables et d’une plus grande consommation individuelle.

Malgré les avancées dans les programmes sociaux, à l’Est comme à l’Ouest, il y avait des manifestations ouvrières majeures en Europe de l’Est: Celles-ci se focalisaient sur l’indépendance nationale, la tutelle paternaliste autoritaire des syndicats et l’accès insuffisant aux biens de consommation privés. À l’Ouest, il y avait de grands bouleversements de travailleurs et d’étudiants en France et en Italie, exigeant la fin de la domination capitaliste sur les lieux de travail et sur la vie sociale. L’opposition populaire aux guerres impérialistes (Indochine, Algérie, etc.), les traits autoritaires de l’État capitaliste (le racisme) et la concentration de la richesse, était très étendue.

En d’autres termes, les nouvelles luttes dans l’Est et l’Ouest étaient fondées sur la consolidation de l’Etat-providence et l’expansion de la puissance politique et sociale populaire sur l’État et le processus productif.

La poursuite de la concurrence entre les systèmes de protection sociale communistes et capitalistes, assurait qu’il n’y aurait pas régression sur les réformes désormais acquises. Toutefois, les défaites des rébellions populaires des années soixante et soixante-dix faisaient qu’aucune nouvelle avancée dans la protection sociale n’allait avoir lieu. Plus important encore, une «impasse» sociale s’est développée entre les classes dirigeantes et les travailleurs dans les deux blocs, menant à la stagnation des économies, la bureaucratisation des syndicats et des demandes par les classes capitalistes pour une nouvelle direction dynamique, capable de défier le bloc communiste et de démanteler systématiquement l’État-providence.

 Le Processus Régressif: de Reagan-Thatcher à Gorbatchev

La grande illusion de protection sociale qui saisit les masses du bloc communiste, était la notion que la promesse occidentale de consumérisme massif pourrait être combinée avec les programmes de protection sociale de pointe qu’ils avaient depuis longtemps assumés pour acquis. Les signaux politiques de l’Ouest cependant allaient dans le sens opposé. Avec l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan aux États-Unis et de Margaret Thatcher au Royaume-Uni, les capitalistes reprirent le contrôle total sur le domaine social, infligeant des coups mortels à ce qui restait du syndicalisme militant et lancèrent une course aux armements à grande échelle contre l’Union soviétique pour ruiner son économie. De surcroît, l’État-providence de l’Est a été sérieusement miné par une classe émergente de mobilité ascendante d’élites éduquées qui ont fait équipe avec des kleptocrates, des néolibéraux, des mafieux en herbe et tous ceux qui professaient des «valeurs occidentales». Ils recevaient du soutien politique et matériel de «fondations» et d’agences de renseignement occidentales, du Vatican (notamment en Pologne), des partis socio-démocrates européens et de l’AFL-CIO des États-Unis, alors que sur les franges leur était fourni depuis l’Ouest, un vernis idéologique par des gauchistes, autoproclamés «anti-staliniens».

L’entièreté du programme social du bloc soviétique avait été construite du haut vers le bas et par conséquent n’avait pas d’organisation militante de classe qui soit politisée, indépendante, avec une conscience de classe capable de se défendre contre l’assaut de grande envergure lancée par le bloc mafieux-kleptocrate-clérical-néolibéral-«antistalinien». De même, à l’Ouest, l’ensemble du programme social était lié aux partis sociaux-démocrates européens, le Parti Démocrate étasunien et une hiérarchie syndicale manquant à la fois de conscience de classe et de tout intérêt pour la lutte de classe. Leur principale préoccupation, en tant que bureaucrates syndicaux était réduite à collecter des cotisations, à maintenir dans leurs fiefs leur pouvoir organisationnel et à s’enrichir personnellement.

L’effondrement du bloc soviétique a été précipité par le don sans précédent fait par le régime de Gorbatchev des pays du pacte de Varsovie aux puissances de l’OTAN. Les responsables communistes locaux s’étaient rapidement recyclés en mandataires néolibéraux et en substituts pro-occidentaux. Ils ont rapidement procédé à un assaut de grande envergure contre la propriété publique et le démantèlement de la législation à la base de la protection du travail et de la sécurité de l’emploi, qui étaient parties inhérentes des relations gestionnaires-syndicales communistes.

Avec quelques exceptions notables, l’ensemble du cadre formel de l’État-providence communiste a été écrasé. Peu après vint la désillusion parmi les travailleurs de l’Est quand leurs syndicats «antistaliniens» pro-occidentaux leur présentèrent les licenciements massifs. La vaste majorité des travailleurs des chantiers navals de Gdansk affiliés au mouvement «Solidarité» polonais, ont été réduits à courir après des boulots occasionnels, alors que leurs «dirigeants» encensés, bénéficiaires de longue date du soutien matériel d’agences de renseignement et de syndicats occidentaux, se mutèrent en prospères politiciens, éditeurs et hommes d’affaires.

Les syndicats occidentaux et la gauche «antistalinienne» (sociaux-démocrates, trotskystes et toutes les sectes et courants intellectuels entre les deux) ont accompli un travail inestimable, non seulement pour mettre fin au système communiste (sous le slogan: «Tout est mieux que le stalinisme») mais aussi pour mettre fin à l’État-providence pour des millions de travailleurs, retraités et leurs familles.

Une fois l’État-providence communiste détruit, la classe capitaliste occidentale n’avait plus à rivaliser en matière de concessions de protection sociale. La Grande Régression est passée à la vitesse supérieure.

Pendant les deux décennies qui ont suivi, les régimes occidentaux, libéraux, conservateurs et socio-démocrates, à chacun leur tour, abrogeaient des tranches de la législation sociale: les retraites ont été réduites et l’âge de départ retardé dès lors qu’ils ont institué la doctrine de «travaille jusqu’à ce que tu tombes». La sécurité d’emploi a disparu, les protections sur le lieu de travail étaient éliminées, les indemnités de licenciement coupées et le licenciement des travailleurs simplifié, alors que la mobilité des capitaux s’épanouissait.

La globalisation néolibérale exploitait les vastes réservoirs de main-d’œuvre qualifiée et à bas prix des anciens pays communistes. Les travailleurs «antistaliniens» avaient hérité du pire des mondes: Ils avaient perdu le filet de protection sociale des pays de l’Est et n’avaient pas réussi à obtenir les niveaux de consommation individuelle et la prospérité de l’Occident. Le capital allemand exploitait la main- d’œuvre polonaise et tchèque à bon marché, alors que les politicards tchèques privatisaient des industries hautement sophistiquées et les services sociaux d’État, augmentant les coûts et limitant l’accès aux services restants.

Au nom de la «compétitivité» le capital occidental est arrivé a désindustrialiser et déménager des grandes industries avec virtuellement aucune résistance de la part des syndicats «antistaliniens» bureaucratisés. N’étant plus en concurrence avec lescommunistes sur la question de savoir qui avait le meilleur système de protection sociale, les capitalistes occidentaux désormais se concurrençaient entre eux ayant pour enjeu les plus faibles coûts de main-d’œuvre et de dépenses sociales, la plus laxiste protection de l’environnement et du travail, et les lois les plus faciles et les moins onéreuses pour congédier des employés et embaucher des travailleurs temporaires.

L’armée entière d’impotents gauchistes «antistaliniens», confortablement établie dans les universités, se mit à braire jusqu’à ce qu’ils en fussent rauques contre «l’offensive néolibérale» et pour la «nécessité d’une stratégie anticapitaliste», sans la moindre réflexion sur la façon dont ils avaient contribué à saper l’État-providence lui-même qui avait instruit, nourri et employé les travailleurs.

Militantisme ouvrier: Nord et Sud

Les programmes de protection sociale en Europe occidentale et en Amérique du Nord ont été particulièrement touchés par la perte d’un système social concurrent à l’Est, par l’afflux et l’impact de la main-d’œuvre à bon marché venant de l’Est et parce que leurs propres syndicats étaient devenus les adjoints des partis Socialistes, Ouvriers et Démocratiques, néolibéraux.

En revanche, dans le Sud, en particulier en Amérique latine et, dans une moindre mesure, en Asie le néolibéralisme hostile à la protection sociale n’a duré qu’une dizaine d’années. En Amérique latine, le néolibéralisme s’est trouvé rapidement sous pression intense, alors qu’éclatait une nouvelle vague de militantisme de classe, qui a regagné une partie du terrain perdu. À la fin de la première décennie du nouveau siècle – en Amérique latine, la part du revenu national de la main-d’œuvre et les dépenses sociales avaient augmenté et l’État-providence reprenait de l’ampleur, ce qui contrastait avec ce qui se passait en Europe occidentale et en Amérique du Nord.

Des révoltes sociales et des mouvements populaires puissants ont conduit en Amérique latine à des régimes et des politiques de gauche et de centre-gauche. Une puissante série de luttes nationales a renversé des régimes néolibéraux. Une vague croissante de protestations ouvrières et paysannes en Chine a conduit à des augmentations de salaire de 10% à 30% dans les zones industrielles et des mesures de rétablissement du système de santé et d’éducation publics. Ayant à faire face à une nouvelle révolte socioculturelle de la base ouvrière, l’Etat chinois et l’élite entrepreneuriale se sont hâtés à promouvoir une législation sociale au moment où les pays d’Europe du Sud comme la Grèce, l’Espagne, le Portugal et l’Italie étaient entrain de licencier des travailleurs et de réduire les salaires y compris le salaire minimum, d’augmenter l’âge de départ à la retraite et de réduire les dépenses sociales.

Les régimes capitalistes de l’Ouest n’étaient plus confrontés à la concurrence des systèmes de protection sociale rivaux du bloc de l’Est puisqu’ils avaient tous adopté l’esprit du «moins c’est mieux»: Les plus faibles dépenses sociales impliquaient des plus grandes subventions pour les entreprises, des plus grands budgets pour lancer des guerres impériales et établir l’appareil policier massif de «sécurité nationale»[Homeland security]. La baisse des impôts sur le capital conduisaient à de plus grands profits.

En Occident les intellectuels de gauche et libéraux ont joué un rôle vital en obscurcissant le rôle important et positif qu’avait joué l’État providence soviétique en faisant pression sur les régimes capitalistes de l’Occident pour qu’ils suivent son exemple. Au lieu de cela, au cours des décennies qui ont suivi la mort de Staline et comme la société soviétique évoluait vers un système hybride de protection sociale autoritaire, ces intellectuels ont continué à se référer à ces régimes comme «staliniens», occultant la principale source de légitimité auprès de leurs citoyens – leur système avancé de protection sociale. Ces mêmes intellectuels prétendaient que le «système stalinien» était un obstacle au socialisme et incitait les travailleurs à se positionner contre ses aspects positifs en tant qu’État-providence, par leur focalisation exclusive sur le passé «goulag». Ils argumentaient que la «démise du stalinisme» offrirait une grande ouverture pour le «socialisme révolutionnaire démocratique». En réalité, la chute de la protection sociale communiste a conduit à la destruction catastrophique de l’État-providence à l’Est aussi bien qu’à l’Ouest, et à la montée en puissance des formes les plus virulentes de capitalisme néolibéral primitif. Ceci, à son tour, a conduit à la poursuite de la contraction du mouvement syndical et au «virage à droite» des partis sociaux-démocrates et travaillistes par le biais des idéologies du «New Labour» et de la «Troisième voie».

Les intellectuels de gauche «antistaliniens» ne se sont jamais livrés à une réflexion sérieuse quant à leur propre rôle dans la chute de l’État-providencecommuniste, ni assumé aucune responsabilité pour les conséquences socio-économiques dévastatrices aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest. En outre, ces mêmes intellectuels n’ont pas eu de réserves, en cette «ère postsoviétique», à soutenir («de manière critique» bien sûr) le Parti travailliste britannique, le Parti socialiste français, le Parti Démocrate de Clinton-Obama et d’autres «moindre maux» qui pratiquent le néolibéralisme. Ils ont soutenu la destruction totale de la Yougoslavie ainsi que, sous commandement étasunien, des guerres coloniales au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Asie du Sud. Il n’y a pas eu qu’un peu d’intellectuels «antistaliniens» en Angleterre et en France pour trinquer au champagne en compagnie de généraux, de banquiers et d’élites du pétrole, à l’invasion sanglante et dévastatrice de la Libye par l’OTAN – le seul État-providence d’Afrique.

Les intellectuels «antistaliniens» de gauche, désormais bien installés dans des postes universitaires privilégiés à Londres, Paris, New York et Los Angeles n’ont pas été personnellement affectés par la régression des programmes de protection sociale de l’Occident. Ils refusent catégoriquement de reconnaître le rôle constructif que les programmes de protection sociale soviétiques concurrents ont joué à forcer l’Occident à «maintenir» une sorte de «course au bien-être social» en offrant des avantages pour sa classe ouvrière. Au lieu de cela, ils font valoir (dans leurs forums universitaires) qu’avec d’avantage de «militantisme ouvrier» (difficilement possible avec un syndicalisme bureaucratisé et la diminution d’adhérents) et d’avantage de plus grands et fréquents forums «savants socialistes» (où ils peuvent présenter leurs propres analyses radicales …les uns aux autres) ils rétabliraient éventuellement le système de protection sociale. En fait, des atteintes de niveaux historiques de régression, concernant la législation sociale, se poursuivent sans relâche. Il ya une relation inverse (et perverse) entre la proéminence académique de la gauche «anti-stalinienne» et la disparition des politiques de protection sociales. Ce qui n’empêche pas les intellectuels «antistaliniens» de s’interroger sur le virage de la classe ouvrière aux abois, sur le populisme démagogique de l’extrême droite!

Si nous examinons et comparons l’influence relative des intellectuels «antistaliniens» sur la création de l’État-providence, à l’impact du système concurrent de protection sociale communiste du bloc de l’Est, la preuve est extrêmement claire: les systèmes de protection sociale occidentaux ont été beaucoup plus influencés par leurs concurrents systémiques que par les pieuses critiques des universitaires antistaliniens marginaux. La métaphysique «antistalinienne» a aveuglé toute une génération d’intellectuels à l’interaction complexe et aux avantages d’un système international concurrentiel, où les concurrents montaient les enchères de leur protection sociale pour légitimer leur propre pouvoir et saper celui de leurs adversaires. La réalité du pouvoir politique mondial a conduit la gauche «antistalinienne» à devenir un pion dans la lutte des capitalistes occidentaux pour contenir les coûts sociaux et établir une plateforme de lancement pour une contrerévolution néolibérale. Les structures profondes du capitalisme ont été les principaux bénéficiaires de l’antistalinisme.

La destruction de l’ordre juridique des États communistes a conduit dans l’ex-URSS et les pays du Pacte de Varsovie, à de formes les plus flagrantes de capitalisme prédateur-mafieux. Contrairement aux illusions de la gauche «antistalinienne», une démocratie socialiste «poststalinien-ne» n’a émergé nulle part. Les agents clés dans le renversement de l’Etat-providentiel «communiste» et qui ont profité de la vacuité de pouvoir ont été les oligarques milliardaires qui ont pillé la Russie et les pays de l’Est, les barons de la drogue et de la traite de blanches qui ont transformé des centaines de milliers d’ouvriers chômeurs et leurs enfants en Ukraine, en Moldavie, en Pologne, en Hongrie, au Kosovo, en Roumanie et ailleurs en alcooliques, prostituées et drogués.

Sur le plan démographique, les plus grands perdants de la chute du système de protection sociale communiste ont été les travailleuses: Elles ont perdu leurs emplois, leurs congés maternité, les garderies d’enfants et les protections juridiques. Elles ont souffert d’une épidémie de violence domestique sous les poings de leur conjoints sans emploi et ivres. Les taux de mortalité maternelle et infantile sont montés en flèche à cause d’un système public de santé défaillant. Les femmes de la classe ouvrière de l’Est ont subi une perte sans précédent aussi bien dans leur situation matérielle que de leurs droits juridiques. Cela a conduit à la plus forte baisse démographique de l’histoire de l’’après-guerre: chute des taux de natalité, flambée des taux de mortalité et désespoir généralisé. En Occident, les féministes «antistaliniennes» ont ignoré leur propre complicité dans l’esclavage et la dégradation de leurs «sœurs» à l’Est. (Elles étaient trop occupées à fêter les Vaclav Havel,…).

Bien sûr, les intellectuels «antistaliniens» prétendront que les résultats qu’ils avaient envisagés sont bien loin de ce qui est advenu et refuseront d’assumer une quelconque responsabilité pour les conséquences réelles de leurs actes, de leurs complicités et des illusions qu’ils ont propagées. Leur maxime outrancière que «tout est mieux que le stalinisme» sonne creux dans le grand abîme où se trouve perdue une génération de travailleurs et leurs familles du bloc de l’Est. Ils ont besoin de commencer à compter l’armée de nombreux millions de chômeurs à travers l’Est, les millions de victimes ravagées par la tuberculose et le VIH en Russie et en Europe de l’Est (où ni la tuberculose, ni le VIH ne présentaient une menace avant la «rupture»), les vies déchiquetées de millions de jeunes femmes prises au piège dans les bordels de Tel-Aviv, Pristina, Bucarest, Hambourg, Barcelone, Amman, Tanger, et de Brooklyn …..

Conclusion

Le plus grand coup donné aux programmes sociaux tels que nous les connaissons, qui ont été développés au cours des quatre décennies de 1940 à 1980, était la fin de la rivalité entre le bloc soviétique d’un coté et l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord de l’autre. Malgré le caractère autoritaire du bloc de l’Est et le caractère impérial de l’Occident, tous les deux recherchait légitimité et avantage politique en s’assurant de la loyauté de la masse des travailleurs par     le biais de concessions socio-économiques tangibles.

Aujourd’hui, face à la régression néolibérale, les luttes ouvrières majeures tournent autour de la défense des restes des acquis sociaux, les restes squelettiques d’une période révolue. À l’heure actuelle, il y a très peu de perspectives pour un retour à la concurrence internationale entre les systèmes de protection sociale, à moins que l’on regarde quelques pays progressistes, tels que le Venezuela, qui ont mis en place des séries de réformes de la santé, de l’éducation et du travail financées par leur secteur pétrolier nationalisé.

Un des paradoxes de l’histoire des dispositions sociales en Europe de l’Est peut se trouver dans le fait que les principales luttes ouvrières en cours en République tchèque, en Pologne, en Hongrie et dans d’autres pays, qui avaient renversé leurs régimes communistes, concernent la défense de retraites, la santé publique, l’emploi, l’éducation et d’autres politiques sociales – les restes «staliniens». Autrement dit, alors que les intellectuels occidentaux se vantent encore de leurs triomphes sur le stalinisme, les travailleurs actuels dans l’Est sont engagés au jour le jour dans des luttes pour conserver et retrouver les aspects positifs de protection sociale de cesÉtats décriés. Cela n’est nulle part plus évident qu’en Chine et en Russie, où les privatisations ont entraîné des pertes d’emplois et, dans le cas de la Chine, la perte brutale des prestations publiques de santé. Aujourd’hui, les familles des travailleurs atteints de maladies graves sont ruinées par les coûts des soins de la médicine privatisée.

Dans le monde actuel «l’anti-stalinisme» est une métaphore pour une génération échouée en marge de la politique des masses. Ils ont été dépassés par un néolibéralisme virulent, qui a emprunté son langage péjoratif (Blair et Bush étaient également des «antistaliniens») dans le cadre de la démolition de l’État-providence. Aujourd’hui, l’impulsion de masse pour la reconstruction d’un État-providence se trouve dans les pays qui ont perdu ou sont en train de perdre la totalité de leur filet de sécurité sociale – comme la Grèce, le Portugal, l’Espagne et l’Italie mais aussi les pays d’Amérique latine, où les bouleversements populaires, fondés sur la lutte de classe et liés aux mouvements de libération nationale, sont en hausse.

Les nouvelles luttes de masse pour la protection sociale font peu de références directes aux expériences communistes et moins encore au discours vide de la gauche «antistalinienne». Ces derniers sont coincés dans une faille spatio-temporelle moisie et dépourvue de pertinence. Ce qui est clair toutefois est que la protection sociale, les programmes ouvriers et sociaux, gagnés et perdus, à la suite du renversement du bloc soviétique, sont revenus comme objectifs stratégiques motivant les luttes ouvrières présentes et futures.

Ce qu’il faudrait davantage explorer est la relation entre la hausse des vastes appareils policiers des États occidentaux et le déclin et démantèlement de leurs l’États-providence respectifs: La croissance de la «Homeland Security» et la «guerre contre le terrorisme» côtoient le déclin de la sécurité sociale, les programmes de santé publique et la grande chute des niveaux de vie de centaines de millions de personnes.

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[Traduction Alexandre MOUMBARIS

correction Marie José MOUMBARIS]

 

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