Pourquoi les célébrations du 9 mai en Russie mettent les médias occidentaux mal à l’aise ?

Karine Bechet-Golovko

mercredi 11 mai 2016, par Comité Valmy

Des chars russes lors de la parade militaire sur la Place Rouge à Moscou, pour célébrer le Jour de la Victoire, le 9 mai 2016.

Pourquoi les célébrations du 9 mai en Russie
mettent les médias occidentaux mal à l’aise ?

Le 9 mai en Russie est l’occasion d’un grand défilé militaire pour célébrer la victoire sur le nazisme lors de la Seconde Guerre Mondiale, appelée ici Guerre Patriotique, car elle a entraîné le soulèvement de toutes les populations de l’URSS contre l’ennemi, que ce soit dans les rangs de l’armée ou dans la résistance – les Partisans. Depuis deux ans, la population, dans un Régiment Immortel, s’est réappropriée la fête et célèbre la mémoire de ses parents, grands-parents qui ont combattu pour que les générations suivantes puissent non seulement être libres, mais simplement pour qu’elles puissent exister. Ce défilé militaire et le défilé du Régiment Immortel semblent provoquer un certain « malaise » dans la presse mainstream française.

Pour certains médias, comme L’express :

La Russie a célébré lundi en grande pompe le 71e anniversaire de la victoire de l’URSS sur l’Allemagne d’Hitler avec une parade militaire dans Moscou et un défilé monstre en mémoire des anciens combattants, dans une commémoration qui réunit les Russes au delà des clivages politiques.

Pour d’autres, comme RFI :

Le défilé traditionnel de la victoire sur l’Allemagne nazie qui a eu lieu ce lundi 9 mai à Moscou était plus modeste que celui de l’année dernière pour le 70e anniversaire. Aucun chef d’Etat étranger n’était présent à l’exception du président kazakh, actuellement en visite officielle à Moscou.

Entre ces deux appréciations rappelons qu’il y avait plus de 10 000 soldats, des chars, des hélicoptères, les système S400, une parade aérienne etc. Très « modeste » en effet.

Des militaires lors de la parade du Jour de la victoire sur la place rouge, à Moscou, le 9 mai 2016.Des chasseurs MiG-29 et Su-27 des « Chevaliers russes ».Compagnie de femmes militaires russes.

Quant au défilé du Régiment immortel, 700 000 personnes à Moscou, 500 000 à Saint Pétersbourg, mais ce qui est plus intéressant et plus significatif est que les défilés ont eu lieu dans toute la Russie, même dans les régions où les villages sont éloignés les uns des autres, les gens sont sortis dans la rue, avec les portraits. La symbolique est ici : c’est une Nation qui est sortie manifester, une Nation consolidée autour d’une histoire commune.

Et cette action resssère les liens entre les russes qui vivent à l’étranger, qui pour autant appartiennent à la même Nation et manifestent ensemble dans différents pays, sans évidemment compter l’espace post-soviétique : Grèce, Italie, Espagne, France, Malte, Canada, Etats Unis etc etc etc.

Face à cela, la presse française, soit s’est simplement abstenue de commentaires et d’analyses, soit n’a pu s’empêcher de dénigrer. Deux remarques, même si beaucoup d’autres seraient à faire.

Sur la constitution d’une Nation

L’organisation de la Parade et le défilé du Régiment Immortel sont deux aspects d’un même phénomène : la (re)constitution d’une Nation russe au-delà du traditionnel qualificatif d’état multinational. La Russie est multiéthnique, mais arrive à constituer une Nation, qui reste en Europe le pillier de la puissance étatique.

L’express, ainsi, dans son article sur la parade termine en ces termes :

L’URSS, dont la Russie est l’héritière, a perdu près de 27 millions de personnes durant la Seconde guerre mondiale. La victoire de 1945 a été élevée au rang de mythe fondateur du patriotisme et de la grandeur russe.

Il faudrait peut être rappeler à l’auteur que 27 millions de morts ne constituent pas « un mythe », qu’il soit fondateur ou autre, c’est un fait. Et c’est un élément de la grande histoire de ce pays, histoire autour de laquelle se constitue une Nation. La Nation russe, si comme toute Nation, a besoin de récits fédératifs, elle ne réduit pas son récit à celui de la Guerre Patriotique. Il s’agit aussi de tous ces grands hommes politiques qui ont fait le pays, de cette naissance du pays à Kiev, de la conquète de la Sibérie, de la richesse d’une culture artistique qui regroupe etc etc etc. Au même titre que le 9 mai, l’on pourrait immédiatement citer tout un panel de référents, allant du culte livré à Pouchkine, en pasant par la vénération du sourire de Gagarine ou la flotte de Pierre le Grand et allant juqu’aux plaisanteries d’Odessa ou à la salade Olivier… La Nation russe ne se fédère pas uniquement autour d’une date ou de ses victimes. Elle se fédère autour d’une histoire complexe et riche. Complexe parce que riche. Elle se fédère autour de ses héros.

Le ruban de Saint George

Un article plus que tendancieux paru dans Le Figaro, fait du ruban de Saint George une création de la « propagande poutienne ». Il y aurait beaucoup à dire sur cette parution propagandiste, mais retenons cela :

Depuis 2005, la machine de propagande poutinienne organise la distribution, par le biais de « bénévoles », de rubans à bandes verticales noires et jaunes, dit rubans « Saint-Georges » en référence à la plus haute distinction militaire instituée par Catherine II. D’abord symbole de la réconciliation de la Russie avec son histoire et de l’hommage rendu aux morts, le ruban est devenu avec le temps un symbole du nationalisme militant. Ceux qui l’arborent se disent de « vrais Russes ». Il est aussi devenu le symbole du séparatisme russe dans les anciennes républiques soviétiques. Par exemple, les séparatistes du Donbass l’ont arboré en mai 2014, avouant par là même leur attachement à la Russie.

L’histoire du ruban de Saint George n’a pas connu une rupture entre Catherine la Grande et V. Poutine qui l’aurait réhabilité à des fins politiques personnelles.

Voir notre article complet sur le ruban de Saint George.

En ce qui concerne son lien à la Seconde Guerre Mondiale, et donc son lien avec le 9 mai, il faut rappeler que dès juin 1942, le Commissariat de la Marine a confirmé l’introduction dans la marine du ruban de la Garde, dont la couleur et la façon sont quasiment identiques à ceux du ruban de Saint Georges, que les marins de la Garde impériale russe et les marins des navires décorés du symbole de Saint Georges portent sur leur béret depuis 1710.

Il ne s’agit pas d’une réhabilitation politicienne, mais d’une restauration de l’histoire, quelle que peu perturbées par les très libérales années 90, années lors desquelles le défilé militaire n’était évidemment pas très important, sans parler de la constitution de la Nation dont il ne pouvait être question. L’heure était alors au « démocratisme » pseudo-européen.

Ces cérémonies ne sont donc pas une machine de propagande au service d’un homme, mais de l’affirmation d’un pays.

Karine Bechet-Golovko
mardi 10 mai 2016

Russie politics

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