Billet d’humeur – du labyrinthe au cheval de Troie

Tenter de comprendre ce qui se passe dans le monde et particulièrement au Moyen-Orient, relève d’un parcours labyrinthique, et ce ne sont pas les bribes d’information laissées par les media domestiques qui peuvent servir de fil d’Ariane pour conduire vers la clarté. Donc pour arriver à dégager notre chemin des phantasmes, il faudrait, peut-être, observer une approche rationnelle, terre à terre, bêtement arithmétique, quelques équations logiques rudimentaires basées sur des données concrètes, qu’en juxtaposant et en croisant donneront un sens là où il n’y a que confusion, où il est impossible de discerner le vrai du faux.

La situation en Syrie, pourrait, si on le veut, être comparer à la guerre de Troie, où de nombreuses cités appartenant à la Ligue achéenne répondirent, de bonne ou souvent de mauvaise grâce, au serment de Tyndare qui les obligeait de se joindre à l’expédition de Sparte de Ménélas et d’Argos d’Agamemnon pour investir Troie. La motivation d’Agamemnon était telle qu’il était même prêt à sacrifier sa fille Iphigénie pour que la déesse Artémis permette aux vents de souffler pour que la flotte achéenne puisse prendre le large. Ils sont restés en Troie une dizaine d’années, loin de leurs cités, de leurs affaires et de leurs familles…

La guerre en Syrie est un peu analogue. La Ligue achéenne est remplacée par une coalition de pays occidentaux liés entre eux par l’OTAN et l’Union européenne, rejoints par les petro-émirats arriérés, la Turquie et la Jordanie.

À la guerre de Troie, alors que Zeus avait exigé des dieux leur neutralité et qu’ils se tiennent à l’écart du conflit – un peu comme fait le secrétaire-général de l’ONU – ce qui n’a pas empêché certains d’entre eux de venir en douce à la rescousse de leur protégés quand ils étaient en difficulté. Cette implication divine, concernée mais au-dessus du combat, spectatrice et toute puissante, pourrait être rapprochée des complexes militaro-industriels, de Wall Street, des puissances financières… les pontes de l’impérialisme.

En poursuivant la similitude, nous observons que la Ligue achéenne visait ostensiblement à ne récupérer qu’une seule personne, Hélène l’épouse volage de Ménélas, de même que la coalition occidentale en Syrie ne réclame la peau que d’une seule personne, celle du Président al-Assad. Dans les deux cas, le contraste est flagrant avec la multitude de combattants engagés sur le terrain.

Tout comme à Troie, où il aurait été déshonorant de livrer leur hôte aux Achéens, il en est de même pour la Syrie si elle «livrait» son président Bachar el Assad aux barbares d’outre Atlantique, d’outre Méditerranée et aux émirs rétrogrades du golfe.

Dans l’hypothèse où les Troyens auraient cédé Hélène à Ménélas, les Grecs seraient-ils rentrés chez eux? De même, dans l’hypothèse du départ du Président Bachar al-Assad, la Syrie connaitrait-elle la paix ou plutôt la défaite, le pillage, le chaos et l’occupation?

Les enjeux de la guerre de Troie comme celle de la Syrie dépassent de toute évidence la personne qui les emblématise, le casus belli en quelque sorte. La première très modestement, ne se rapportait qu’au passage de l’Hellespont ouvrant la voie vers la mer Noire et que les Troyens contrôlaient. Il va de soi qu’était présent aussi l’appât du gain, du butin de guerre. La seconde se rapporte à la route du pétrole du golfe vers la Méditerranée et l’Europe dans le cadre géopolitique de l’encerclement de la Russie et de la Chine avec comme objectif secondaire la volonté de réduire un pays avancé tel que la Syrie au chaos et à la désolation, comme pour l’Irak, pour la Libye… à la plus grande satisfaction d’Israël, tout en attendant et en préparant le terrain pour la prochaine phase, «le heurt de civilisations», par exemple entre chrétiens et musulmans, ….

Mais plus important que tout, pour les deux coalitions était de faire montre de leur importance, de leur grandeur, de leur gloire, de leur prétendue «mission», devant leurs voisins amis et adversaires partout dans le monde. Cet enjeu est manifeste aussi au sein de la hiérarchie nobiliaire, parmi les vassaux des coalitions. En matière de grandeur d’une nation il y a deux genres, la grandeur par la barbarie et la grandeur par la civilisation. Il est inacceptable pour ceux qui mettent en place des dirigeants de les voir sacrifier leur bienêtre et la grandeur de leur civilisation, pour les faveurs qu’offre la grandeur dans l’ordre de la barbarie, surtout quand ce n’est qu’une grandeur hiérarchisée, relative, vassalisée, et susceptible d’être enlevée au gré de l’humeur des chefs de guerre, que ce soit le roi d’Argos ou le président des États-Unis.

La Syrie a été le premier pays à résister plusieurs années aux agressions des États-Unis, de leurs alliés, de leurs supplétifs et de leurs créatures infernales avec leurs horreurs inimaginables. Ces derniers sont devenus si haïssables, que ce ressentiment à l’égard des diverses organisations djihadistes wahhabites, salafistes ou takfiris barbares coupables, déborde pour ainsi dire et atteint les musulmans qui n’y sont pour rien, mais néanmoins contraints de subir cette opprobre injuste.

Pour revenir à l’Iliade et à la guerre de Troie; à cette époque les rois risquaient leur vie sur le terrain de bataille. Par contre les États-Unis dans leurs nombreuses guerres, surtout depuis celle du Vietnam, où ils ont été lamentablement battus par la résistance d’un petit peuple colonisé, très faible en moyens mais très grand en civilisation. Mais cette guerre de libération avait bénéficiée du mouvement anti-guerre aux États-Unis. Ce soutien n’était pas toujours fait pour des raisons éthiques ou par sympathie envers le peuple vietnamien, mais plutôt pour les morts et les blessés, physiques et psychologiques, qui revenaient brisés du Vietnam, et influait considérablement sur l’opinion publique et sur la volonté des États-Unis à poursuivre cette guerre.

Des soldats étasuniens qui avaient combattu au Vietnam: 20% étaient des pauvres, 55% des ouvriers et 20% appartenaient à la classe moyenne. Très peu venaient des couches aisées. Deux tiers étaient des volontaires, un tiers étaient des conscrits, dont 9.000 provenaient de la Garde nationale qui en principe devaient servir sur le sol étasunien et seulement à temps partiel.

Cette défaite étasunienne a eu deux effets sur les États-Unis, la première: son énorme coût a fait qu’ils ont été obligés le détacher le dollar de l’étalon or, leur laissant par contre l’usage abondant de la planche à billets, leur permettant ainsi de faire payer au monde, aux détenteurs de dollars, les coûts de leurs guerres. Toutefois il y a une limite à tout. La seconde: ils ont pris conscience qu’ils ne pouvaient compter sur les conscrits et les volontaires pour mener de grandes guerres.

En Iraq, pour compléter leur piétaille il a fallu faire appel aux Gardes nationaux. Leur nombre en Irak dépassait les 160.000 à un moment donné. Il est à noter aussi une plus grande présence féminine, de l’ordre de plus de 17%1, ainsi que emploi de mercenaires (an anglais «contractors», prestataires).

Les Étasuniens morts en Iraq s’élèvent officiellement à 4.883, les blesses à 31.952, mais le plus gros des victimes sont celles qui souffrent du syndrome de stress post traumatique (PTSD en anglais) qui s’élèveraient à des centaines de milliers, victimes dont beaucoup meurent dans la misère et par manque de soins. Coût de la guerre d’Irak $1,709,253,716,623, résultat 1.455,590 victimes irakiennes2.

Ces résultats, à leur tour, ont eu pour effet de faire prendre conscience aux Étasuniens que tout en voulant guerroyer pour imposer et agrandir leur pouvoir, il devenait de plus en plus difficile d’engager leur concitoyens sur le front – de mettre leurs «boots on the ground» (leurs bottes sur le sol). D’où la nécessité pour s’imposer dans le monde d’employer hormis quelques «conseillés» étasuniens par ci, par là, de se servir de plus en plus de vassaux, de supplétifs, de mercenaires et de piétaille, même de cannibales, prêts à se vendre.

Mais comme à Troie, là survient une cassure entre d’un côté les grands guerriers dans leur gloire, si pris et si dévoués à leur «mission» sur le «front», et de l’autre les affaires de leur patrie, de leurs concitoyens dont ils ne se rappellent que parce qu’ils sont la base, la légitimation de leur pouvoir et qu’il faut, quelque part, tenir compte de leur humeur.

À son retour Ulysse a failli perdre sa femme et son royaume, Agamemnon s’est fait assassiner par l’amant de sa femme,…. Hollande aurait mieux fait de se soucier des préoccupations et le bienêtre de ses concitoyens, leur éviter les provocations qui entrainent des attentats sanglants; économiser l’argent des dépenses militaires autres que pour la défense et surtout arrêter de tuer des Syriens et d’autres populations en leur nom et de faire le beau devant les Étasuniens. Sûrement les urnes l’achèveront.

Dans l’Odyssée, la guerre de Troie a été gagnée avec le concours du cheval de Troie, d’où vient peut-être le dicton «qu’il faut craindre les Grecs même s’ils apportent des cadeaux». En Syrie de plus en plus la coalition s’est servie de ruses et de mensonges, au point qu’il nous est devenu impossible de croire à ce que promettent ou même disent les Étasuniens. Ils se sont servis comme cheval de Troie pour s’infiltrer en Syrie, des Kurdes syriens en leur promettant qu’en obéissaient à leurs ordres ils auraient leur soutien pour constituer Rojava, leur État, sur le territoire de la Syrie. Ils ont pourtant été abandonnés sur la rive orientale de l’Euphrate comme l’exigeaient les Turcs. Comment ont-ils pu croire, eux qui se disent marxistes, aux assurances des impérialistes étasuniens??!!

Il est bien entendu que les Kurdes, s’ils sont exploités et réprimés, compte tenu de leur nombre et des territoires qu’ils occupent, mériteraient une nation, un État kurde. Toutefois il y a des moments et des circonstances qui s’y prêtent et d’autres qui ne s’y prêtent pas. Ils auraient mieux fait de ne pas trahir la coalition qui se bat pour la préservation de leur patrie syrienne dans sa détresse, parce qu’il se pourrait qu’elle ne leur pardonne pas. Contrariant tous les belligérants et soutenus par aucun, l’avenir des Kurdes syriens n’est guère enviable.

Alexandre MOUMBARIS

29 août 2016

  1. http://www.pbs.org/now/society/natguard.html
  2. http://www.informationclearinghouse.info/

[relecture Marie-José MOUMBARIS]

Publicités


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s